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Nos Sphères : le podcast qui détricote nos imaginaires

Nos Sphères : le podcast qui détricote nos imaginaires

Cela fait déjà quelques mois que Antoine St. Epondyle et Léna Dormeau, tous deux membres actifs de l’association, nous parlent de Nos Sphères, l’ambitieux projet de podcast qu’iels mènent hors de l’enclos moutonesque avec Ground Control pour détricoter nos imaginaires politiques. C’est avec une grande émotion que nous avons assisté mercredi dernier, le 21 octobre 2020, à la présentation de leur projet qui n’attend plus que votre soutien pour devenir réel et s’assurer une totale indépendance ! 

Pour participer au financement, c’est par ici.

« Vie et mort des imaginaires »

En dehors du Mouton, Antoine St. Epondyle est critique de science-fiction, et Léna Dormeau, chercheuse indépendante en philosophie politique et sociale. Chacun-e à sa manière, iels explorent nos imaginaires et interrogent le regard que nous croyons porter innocemment sur le monde qui nous entoure. 

Car les mots que nous employons pour décrire le réel, les concepts que nous mobilisons sont loin d’être neutres. Ils sont l’expression de la manière dont nous comprenons les situations ou phénomènes sociaux qui s’offrent à nous, et dépendent directement de la focale que nous choisissons pour en rendre compte. Un choix dont nous ne sommes que partiellement les maîtres et qui est fonction de notre socialisation, ou pour le dire autrement, des sphères dans lesquelles nous évoluons. 

Cette notion de « sphères », Léna et Antoine la construisent à partir du concept de « noosphère » développé par le philosophe Pierre Teilhard de Chardin dans les années 1920 pour désigner « la sphère de la pensée humaine ». Si la noosphère est l’ensemble de nos représentations culturelles et sociales, de nos croyances et imaginaires collectifs, une sphère est une partie de ce tout, un système de pensée cohérent dans cet ensemble composite. La noosphère serait alors une sorte de méta-sphère qui embrasserait la totalité des sphères existantes. En tant que simple humain-e, nous n’avons pour notre part accès qu’à un nombre restreint de sphères, qui correspond aux différents champs sociaux que nous traversons et à la manière dont nous interagissons avec eux. D’où la décision de Léna et Antoine d’appeler leur podcast « Nos Sphères ».

Tout cela peut paraître très théorique, et pourtant, les implications politiques sont bien concrètes. Prenons un exemple. 

En France, le sexe de l’enfant doit être indiqué sur l’acte de naissance. Deux options sont aujourd’hui possibles : H/F. Un choix limité que la Cour de cassation a confirmé en 2017 en s’opposant à l’inscription de la mention « sexe neutre » sur l’acte de naissance d’une personne intersexe au prétexte que « cette binarité […] est nécessaire à l’organisation sociale et juridique, dont elle constitue un élément fondateur ». Cette croyance, inscrite dans le droit, est véhiculée par nombre d’institutions qui contribuent à définir des normes de genre, comme la publicité où le « sexe (H/F) » des protagonistes est identifiable par des caractéristiques physiques (corpulence, longueur des cheveux…) et culturelles (présence de maquillage, type de vêtements, comportements…) bien spécifiques. Caractéristiques que l’on retrouve ensuite dans d’autres domaines, comme la robotique (un sujet que nous avons traité dans le débat « Les robots n’ont pas de sexe ! Genre et robotique »), et qui in fine marginalisent et discriminent toute personne ne correspondant pas aux normes attendues. C’est le cas des personnes intersexes, mutilées dès leur naissance par le corps médical pour entrer dans les « bonnes » cases (voir l’épisode des Pieds sur terre consacré à ce sujet). 

Les études de genre ont pourtant montré que l’apparition de la mention du « sexe » dans l’état civil était historiquement construite. Comme l’écrit Stéphanie Arc dans son article « Faut-il supprimer la mention ‘sexe’ de l’état-civil ? », il s’agit surtout « d’attribuer les droits et devoirs qui incombent aux individus en fonction de certaines de leurs caractéristiques ». Au XIXe siècle, l’enjeu pour l’État était de s’assurer que les jeunes hommes n’échappent pas à la conscription. C’était donc un officier d’état civil qui devait inscrire le sexe de l’enfant pour empêcher toute fausse déclaration – un certain nombre de familles, notamment dans la France rurale, ne s’en serait en effet pas privé pour garder leurs garçons aux champs. Cela permet aussi, à un moment où les femmes sont exclues de la citoyenneté et du droit de vote, de légitimer cet état de fait : une personne ayant la mention « F » ne sera pas autorisée à toucher un salaire ou à gérer ses propres biens sans l’autorisation d’une personne tierce, identifiée comme masculine par l’état civil. Un phénomène que le juriste Philippe Guez résume ainsi : « Historiquement, [l’état civil] a consolidé la différence sociale entre femmes et hommes en posant le principe de la binarité des sexes et en invisibilisant l’intersexuation. »

Cet exemple de la « binarité des sexes » est emblématique des croyances non questionnées que nous pouvons avoir sur le monde. Ce sont des croyances de ce type que Léna et Antoine se proposent de déconstruire en nous dévoilant la manière dont elles sont produites, véhiculées, légitimées ou au contraire dé-légitimées, mais aussi comment elles s’incarnent et prennent forme au quotidien.

Un podcast qui vise l’émancipation politique

Nos Sphères est donc un projet de podcast en 6 épisodes pour explorer les imaginaires dominants qui structurent notre société, mais aussi nous ouvrir à d’autres systèmes de pensée pour modifier le regard que nous portons sur le monde et nous donner la possibilité de le transformer. Antoine et Léna rejoignent ainsi le projet que décrit l’écrivain sénégalais Felwine Sarr dans son essai de politique relationnelle Habiter le monde :

« L’imaginaire est une fonction centrale de la psyché humaine. Il relève de la capacité d’un groupe ou d’un individu à se représenter le monde, à l’aide d’associations d’images qui lui donnent un sens. Les cultures humaines créent des langages symboliques qui laissent le sens s’instaurer dans un réseau d’images. Ainsi, les groupes humains construisent des imaginaires qui leur sont propres mais surtout qui leur sont nécessaires. Nous n’avons pas avec le monde des relations immédiates. L’imaginaire est donc un espace de créativité par lequel l’homme se donne à voir le monde et se met en prise avec lui. Notre expérience est configurée par des médiations qui construisent notre univers. Aussi, la question de la mise en représentation du monde est cruciale. Ce monde sera différent si nous en modifions la représentation. »

À l’heure où nos représentants politiques sont de plus en plus agressifs face aux critiques et n’hésitent plus à taxer d’Amish toute personne s’opposant à leur conception ultra-technicisée de ce que doit être le futur, à mener ouvertement un combat contre les approches intersectionnelles qui étudient les liens que nouent les différentes formes de domination et de discrimination entre elles, et à restreindre les libertés académiques en les subordonnant au « respect des valeurs de la République » – valeurs qui se trouvent donc exclues du champ de la recherche – Nos Sphères apparaît comme un projet essentiel pour ne pas perdre pied et défendre la pluralité de nos représentations, pluralité qui est la condition sine qua non de notre vitalité démocratique.

Au programme :

  • Épisode I – Ces rêves qu’on nous vend
    • De la pub au porno en passant par la télé-réalité ; nous vivons dans des « rêves » préfabriqués. Comment nous préexistent-ils et modélisent-ils nos imaginaires ?
  • Épisode II – Le pouvoir des histoires
    • Les fictions modifient en profondeur notre expérience du monde. Comment prendre conscience de son influence, et quels contre-récits construire ?
  • Épisode III – L’avenir sera techno ?
    • D’innovations techniques en promesses futuristes, l’avenir nous a toujours été promis high-tech. Alors que de nouveaux enjeux (notamment écologiques) assombrissent l’horizon, comment penser le progrès en-dehors de la course à la technologie ?
  • Épisode IV – Le corps-limite
    • Matière inerte à dépasser ou demi-dieu à optimiser, nos corps concentrent les crispations d’une époque obsédée par la performance. Comment se réapproprier nos corps en dehors des logiques d’optimisation ?
  • Épisode V – Collapse or not ?
    • Le « monde d’après » sera-t-il forcément pire ? Comment dépasser le déclinisme occidental et les récits postapocalyptiques pour faire face aux périls climatiques ?
  • Épisode VI – Utopions !
    • Au-delà des catastrophes, pensons une politique démocratique du vivant qui soit véritablement émancipatrice. Fondée sur l’altérité entre humain et non-humain : un horizon vers lequel tendre.

Pour participer au financement du projet, et permettre à Léna, Antoine et à toute l’équipe de production de le réaliser en tout indépendance, c’est par ici.

Author: Mouton Numérique

Eclairer la société qui innove

Website: https://mouton-numerique.org

One Comment

  1. trop chouette

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