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Drones de guerre, fin de la guerre ou guerre sans fin ?

Drones de guerre, fin de la guerre ou guerre sans fin ?

Le Mouton Numérique – Drones de guerre, frontières et cyberguerre

Le Mouton Numérique est une association qui interroge notre rapport au numérique et aux nouvelles technologies par l’organisation de débats, de rencontres littéraires. Le 29 mars 2018, le Mouton Numérique est reçu par le Service Historique de la Défense, dans la Salle des Cartes du Château de Vincennes, pour parler des drones de guerre, des frontières et de la cyberguerre.

En septembre 2017, la ministre des Armées Florence Parly déclare que la France souhaite armer ses drones. Le penseur tchèque Patocka parlait en son temps de la première Guerre Mondiale comme d’une nouvelle guerre « sans visage », à propos de l’introduction des armes à feu. Peut-on dire la même chose de l’introduction des drones aujourd’hui ? Ce sujet interroge sur une nouvelle définition de la géopolitique, de la guerre même, et des frontières.

Les invités sont Caroline Brandao, diplômée de l’université de Montréal et responsable de la diffusion du Droit International Humanitaire, et Panpi Etcheverry, fonctionnaire d’Etat et auteur de Cyberguerre et drones : l’annonce de la guerre de demain (2018).

Voici également une retranscription (résumée) du débat réalisée par une adhérente de l’association :

Mouton Numérique : « Décrire le monde alors qu’il change si rapidement est une aventure » disait Ghassam Salamé : les évolutions technologiques empêchent d’avoir une réelle vision analytique en temps réel d’un sujet. L’armée française utilise déjà des drones, achetés aux Américains, notamment au Sahel. Est-ce que cela change réellement quelque chose de les armer ?

Caroline Brandao : Des drones de surveillance et de cartographie existaient déjà, mais les drones Reaper achetés par l’armée française aux USA et utilisés au Sahel n’étaient pas armés, donc oui, cette décision entérine une autre manière de faire la guerre. En même temps, la plupart des puissances militaires (les USA, Israël, le Canada, l’Italie…) ont aujourd’hui des drones armés, et la France avait pris un retard certain à ce sujet.

Panpi Etcheverry : La France fait actuellement de la lutte antiterroriste (à travers l’opération Barkhane) grâce à ces drones. Leur armement ne sera effectif qu’en 2019. La décision de la France d’armer ses drones relève du même constat que celui qu’ont fait les USA dans les années 2000 : après avoir eu Ben Laden dans le viseur d’un drone Predator sans avoir pu l’abattre, ils se sont dit que ce n’était plus possible de ne pas armer ces matériels !

MN : Après avoir commencé sous George W. Bush, le nombre d’utilisations des drones a explosé sous la présidence Obama, pourquoi ?

PE : G. W. Bush a fait un usage très modéré des drones armées. La première frappe a eu lieu au Kenya en 2002, puis une campagne a été menée en 2004 au Pakistan, mais leur utilisation a d’abord été très progressive. L’héritage de la période Bush est un décret autorisant les assassinats programmés par drones, sur lequel s’est appuyé Barack Obama pour développer leur utilisation.

CB : Obama développe effectivement, via la CIA d’abord, ces attaques systématiques dites chirurgicales, avec une présomption de culpabilité des cibles visées sans devoir nécessairement les prendre sur le fait.

PE : Sous la présidence Obama, on compte en moyenne une frappe tous les 5 jours par l’armée américaine ou la CIA (il est difficile de discerner ce qui relève de l’une ou l’autre), avec un pic en 2010 au Pakistan qui a été suivi par une légère décrue. Donald Trump a accru cette politique d’utilisation des drones de manière assez drastique : 36 frappes sur les 45 premiers jours de son mandat. Les USA frappent aujourd’hui au Pakistan, au Yémen, en Lybie, en Syrie.

MN : Le terme de « supériorité » employé pour parler de l’équipement en drones est un peu gênant éthiquement parlant : on entend dans les médias que chaque frappe aérienne par drone est un nouvel argument de recrutement pour l’EI.

CB : Le drone n’est qu’une manière de faire la guerre, il n’est pas un outil mauvais en soi : c’est la manière de l’utiliser pour faire la guerre qui peut l’être. La plupart des puissances qui se sont équipées de drones armés sont des puissances légales pour lesquelles l’usage est à peu près encadré, mais il demeure très simple de s’acheter un drone et de l’armer. On ne peut pas parler d’asymétrie totale de l’équipement entre les armées et les populations.

MN : certes, il s’agit de ce qu’on en fait, mais le drone génère des manières de faire la guerre. Le fait même d’utiliser des drones encourage à être offensif, à faire la guerre derrière les frontières… est-ce que cela encourage la violence ?

PE : Pas forcément. Le problème est que les US ont systématisé cet usage et ont dérivé peu à peu vers des frappes sans preuve. C’est l’exemple des « signature strikes » : frappes qui se basent sur la signature numérique d’une personne, par exemple une personne repérée par un drone sans que l’on sache qui elle est, mais qui est en contact via son téléphone avec des personnes suspicieuses : elle peut être visée sur ce simple faisceau de preuve.

CB : L’opérateur de drone basé au Nevada qui envoie des attaques au Yémen ou au Pakistan est lui-même assez passif, en relation avec sa hiérarchie : il ne prend pas de décision seul. Un officier juriste est supposé vérifier si l’attaque respecte le droit humanitaire, s’il ne pourrait pas s’agir d’un civil… l’attaque n’est pas décidée instantanément. Mais l’opérateur n’a pas la perception d’un soldat sur le terrain…

MN : Qu’est-ce que le droit de la guerre ?

CB : Ce qu’on appelle droit de la guerre est le droit qui protège les personnes qui ne combattent pas (civils, humanitaires, reporters…) et ceux qui ne combattent plus (soldats blessés, désarmés, otages, détenus). Certaines règles interdisent des usages comme le Traité d’Ottawa qui interdit les mines antipersonnelles en 1997, mais les drones ne sont pas interdits. Ce droit est enseigné auprès des écoles militaires et forme des officiers juristes qui sont chargés de vérifier son application. Plusieurs principes majeurs comme la proportionnalité : on adapte l’arme à l’attaque. Exemple classique : « on n’utilise pas un bazooka pour tuer une mouche ». A ce titre, le drone apporte une précision et donc une efficacité opérationnelle puisqu’il permet de ne viser qu’une personne (s’il est utilisé correctement…).

MN : Pour les signature strikes, il arrive qu’on se trompe… ?

PE : oui, il y a toujours des erreurs dans tout usage de la force. On mentionne peu ces chiffres, mais au Pakistan entre 2004 et 2015, il y a eu plus de 85 000 morts dans la guerre contre les talibans pakistanais, dont plus de la moitié de civils. On peut supposer qu’une certaine partie d’entre eux a été « dronée ». Les sources sont cependant très divergentes et il est difficile d’obtenir un consensus sur le nombre.

MN : Avec des armes comme les drones, on a un peu le sentiment qu’on détruit plutôt que d’affronter. N’est-ce pas un problème de ne plus s’engager sur le terrain, de ne plus essayer de créer des solutions au contact des populations ?

CB : L’idée dominante aujourd’hui est de préserver la vie des soldats, et donc d’envoyer des machines plutôt que des hommes au front (cela se fait de plus en plus pour le déminage avec des robots démineurs par exemple). Pour les signature strikes, c’est effectivement un simple faisceau d’indices qui permet de présumer une personne coupable et de frapper ; un juriste est chargé d’interpréter les faits, mais il peut parfois dénaturer le droit : ces dérives contraires au droit international humanitaire doivent être combattues. Un certain recul émerge aujourd’hui et permet de mesurer mieux la responsabilité pénale et de faire remonter les sanctions à des niveaux hiérarchiques parfois très élevés. Le problème est que l’article 3 commun aux quatre conventions de Genève, qui définit le principe de distinction entre un combattant et un non combattant, est aujourd’hui remis en question car la notion de « combattant » est de plus en plus floue, avec l’implication très forte dans les conflit de civils armés, d’enfants…

MN : Dans les pays où tout le monde se balade avec une kalachnikov, comment faire ?

CB : Il faut prendre en compte le principe de précaution : quand on n’a pas tous les renseignements, qu’on n’a pas un faisceau complet de preuves, on doit suspendre l’attaque.

MN : A-ton raison de comparer le drone à un avion ou à un bombardier ? En admettant cette comparaison, on diminue relativement la violence du drone il est « plus précis ». Certes, comparé à une bombe larguée d’un avion, les dégâts sont moindres, mais ce que le drone remplace, c’est aussi éventuellement un groupe de combat, qui ne ferait pas autant de dégâts…

PE : Le raid mené contre Ben Laden en 2011 par les Américains était accompagné par un drone de surveillance, mais il aurait été moins risqué et moins dangereux de mener cette attaque avec un drone armé. En revanche, le n°2 d’Al-Qaida a été visé deux fois par un drone armé et en a réchappé les deux fois, mais il y a eu en tout 70 morts dans ces deux frappes dont une trentaine d’enfants. Donc le drone est effectivement une arme violente.

MN : Le droit peut-il encore faire quelque chose ?

CB : Le droit est toujours en retard sur les armes : on ne peut pas anticiper des règles de droit qui se construisent par des retours d’expérience, en tout cas pas en droit écrit. En revanche, le droit oral, que le comité international de la Croix-Rouge compile, lie les personnes au niveau international. Le droit pénal international qui juge les violations graves rappelle l’importance de ces règles. On peut par exemple parler de crime de guerre pour des actions menées par des drones si elles vont trop loin dans la violence ou sans appui prouvé.

MN : Y a-t-il déjà eu des actions de justice menées au sujet des drones ?

CB : Des actions ont été menées, par exemple aux USA, mais il n’y a jamais eu d’arrêt rendu par une cour internationale. La Croix-Rouge par exemple, qui sensibilise au droit international humanitaire, s’intéresse aujourd’hui aux petites start-ups qui créent des drones armés et les vendent à des groupuscules sans avoir conscience des enjeux en termes de droit.

PE : Effectivement, les micro-drones sont aussi une technologie civile. En 2011 les US ont arrêté un étudiant en physique qui avait l’intention d’attaquer le Pentagone avec un drone fabriqué de son cru et bourré d’explosifs. Idem en 2013 en Allemagne avec des étudiants en mécanique. Le grand fantasme de l’EI serait de faire des attaques avec des drones, ce qui leur permettrait à la fois de faire beaucoup de dégâts et de filmer l’attaque pour la diffuser.

MN : Il existe de fait un flou juridique car la technologie va plus vite que le droit. Les Etats profitent-ils de ces zones grises, est-ce une stratégie délibérée ?

CB : Le droit de la guerre est fait par les Etats pour les Etats, partant de la convention de Genève signé par beaucoup en 1949. Si on devait refaire la convention aujourd’hui ce serait très difficile : il est très dur de se mettre d’accord sur les termes et de produire du droit dur (des traités). On fait donc plutôt du droit « mou » (« soft law »). On ira sans doute sur ce terrain avec les drones : il y aura un guide incitatif des conduites à adopter.

MN : quel peut-être le rôle de la Croix-Rouge ?

CB : En France, la Direction Générale de l’Armement (DGA) certifie l’achat de toute arme utilisée par l’armée française. La Croix-Rouge essaie de surveiller les industriels et start-ups qui n’ont pas cet impératif de déclaration. Il y a 191 Croix-Rouge et Croissant Rouge dans le monde donc les informations se transmettent assez vite et les structures peuvent faire de la prévention. Par exemple, on trouve aujourd’hui des drones équipés à la fois d’un logiciel de reconnaissance faciale et d’un système de poursuite d’une cible une fois définie : potentielle arme redoutable une fois armée.

MN : Ce type de drones fait écho en Chine au couplage entre un logiciel d’analyse de données et de reconnaissance faciale, au potentiel glaçant. Y a-t-il d’autres types de drones ? Aériens, sous-marins, robots ?

PE : Un drone est par définition un engin mobile sans équipage embarqué, programmé, et qui peut être réutilisé. Il peut être aérien (la majorité dont on parle), mais aussi sous-marin. Les drones sous-marins sont l’avenir (une déclaration récente de Vladimir Poutine selon laquelle il aurait une armée de drones sous-marins capables de porter l’arme nucléaire). Autre information qui circule, difficile à vérifier : une unité de combat robotisée (drones terrestres = robots télé-opérés par des hommes) aurait permis en première ligne de reprendre une tour en Syrie, en collaboration avec des essaims de mini-drones de reconnaissance.

MN : On peut parler des frontières éthiques et psychiques générées par ces nouvelles armes : aujourd’hui on veut faire la guerre sans mourir. Quid du sens de l’honneur du soldat, du rapport de l’individu à la guerre ?

CB : Le drone favorise une distance géographique avec le combat. L’opérateur n’a pas du tout la même perception que le soldat de terrain, une distanciation émotionnelle se produit, qui a été surestimée au départ : aucun soutien psychologique n’était mis en place auprès des opérateurs américains au début, mais certains ont eu des syndromes post-traumatiques similaires aux combattants de terrains. L’homme est encore dans la boucle même s’il est loin du combat.

PE : Une grande partie des pilotes de chasse de l’armée de l’air américaine s’est transformée en opérateurs de drones, et le service d’Etat américain a constaté un fort taux de burnout de ces opérateurs. Les caméras embarquée donnent une vision très proche du terrain aux opérateurs : plus d’un sur cinq a assisté à un viol en direct, beaucoup à des cas de tortures… Pour chaque tir, ils portent le poids d’une décision qui ne leur appartient pas, et doivent faire un monitoring après chaque tir : cible atteinte ou non, quels dégâts… les opérateurs savent très bien qu’ils ne tuent pas que des grands chefs d’Al-Quaida, ils voient tout ce qu’ils font, ce qui impose une pression psychologique forte.

MN : Bien sûr, et on se sert de cette douleur pour rappeler qu’ils restent des combattants, mais leur position n’est tout de même pas comparable à celle de soldats de terrain…

PE : C’est vrai. L’éthique du soldat au départ est fondée sur la possibilité de donner la mort car on accepte de la recevoir pour sa nation. L’opérateur, lui, peut donner la mort mais ne risque jamais la mort : il y a une grosse distorsion interne.

MN : L’usage de ces drones pour tuer à distance sans se mettre en danger, n’est-ce pas l’aboutissement d’une société qui refuse le risque ? Où va-t-on ?

PE : On utilise des armes qui distancient au maximum l’homme de notre côté, mais pas de l’autre. C’est l’aboutissement du concept militaire d’allonge : on est passé du corps-à-corps au lance-pierre, puis à l’arc, à l’arme à feu, et maintenant au drone. Le problème est que l’allonge était théoriquement utilisée par les plus faibles pour battre les plus forts (David contre Goliath), mais les drones sont dirigés par les grandes puissances.

CB : Effectivement, ce déséquilibre d’armement se fait en défaveur des populations moins puissantes. On parle des opérateurs, mais la population civile aussi souffre de traumatismes liés aux drones, en gardent des séquelles. Par exemple, les humanitaires, qui utilisent aussi des drones notamment pour faire de la cartographie (en vue de corridors humanitaires, pour acheminer des médicaments…), n’imaginent pas en utiliser au Yémen ou au Pakistan à cause de ce traumatisme de la population. Et puis les drones ne sont pas infaillibles, ils peuvent être détournés.

PE : Un drone américain Sentinelle, théoriquement furtif, a été hacké en 2011 par les Iraniens qui ont réussi à modifier ses coordonnées GPS et à le faire atterrir sur le terrain en Iran. Cette affaire est remontée en 2018 quand l’Iran a utilisé en Syrie un drone très semblable au drone américain de 2011… Le drone ne reste qu’un ordinateur volant, il est donc piratable.

MN : On parle beaucoup aujourd’hui d’intelligence artificielle (IA) : est-ce imaginable qu’un drone prenne bientôt des décisions tout seul, par exemple par rapport au faisceau de preuves ?

PE : Selon le n°2 de Google, les robots tueurs existeront d’ici une à deux générations. On est au seuil de cette émergence, ce n’est qu’une question de temps mais ça arrivera. En revanche, il est possible d’intégrer des algorithmes dans des robots pour leur intégrer des programmes de droit et d’éthique. Encore une fois, les drones ne sont que des machines ni bonnes ni mauvaises, c’est leur utilisation qui le sera.

Author: Mouton Numérique

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Website: http://mouton-numerique.org

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