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Le Feuilleton de l’été : Bulle Dingue (4/6)

Le Feuilleton de l’été : Bulle Dingue (4/6)

Cet été, le Mouton Numérique publie chaque semaine un épisode de la saisissante nouvelle « Bulle Dingue » de Marcel Dehem. Si vous avez manqué l’épisode précédent, c’est par . Pour commencer depuis le début, c’est !


Étage 1590

  Bureau du vice-Président

La pluie battait la baie vitrée avec rage à l’image de l’état d’esprit du vice-président. Il attendait impatiemment le conseiller Stanley pour lui demander des explications. Lorsque celui-ci entra dans la pièce avec son habituel air de déférence qui avait le don de l’ agacer, il hurla:

Vous êtes au courant pour le cas Oswald ?

Le vice-président crut déceler un sourire narquois sur le visage de son conseiller avant que celui-ci ne lui réponde :

Oui Président, je viens d’avoir un message de notre Président.

Notre Président ! répéta-t-il avec colère. Arrêtez de parler de ce maudit computeur en l’appelant Président. Le Président, c’est moi ! Vous entendez, moi !!! Et personne d’autre.

Évidemment Président…enfin pour l’instant ! murmura le conseiller Stanley juste assez fort pour que le vice-président l’entende.

Comment çà, pour l’instant ! Qu’est-ce que vous insinuez?

Eh, bien, il semblerait que notre Président, pardon le computeur suprême, ait décidé de s’amuser un peu. C’est lui qui a modifié la configuration psychique de l’agent Oswald comme vous le savez. Et…

Et quoi ? Vous en savez plus ?

Eh, bien…Hmm, c’est un peu embarrassant…comment dire.. Je suis un peu gêné car je devine que vous n’avez pas eu ce message…

Quel message ?

Le conseiller Stanley regarda le boîtier électronique fixé à son bras avant de répondre :

Eh bien, navré de vous faire part de ce message mais dans exactement cinq secondes, vous ne serez plus Vice-Président. Notre Président ou si vous préférez notre computer suprême a décidé de vous désalimenter…Trois…deux…un…Adieu Président… dit-il avec un ricanement fort peu charitable.

La belle carnation vert émeraude qui faisait la fierté du vice-président s’altéra rapidement, ses yeux parurent sortir de leur orbite, un grésillement sortit de sa bouche tordue convulsivement avant qu’il ne s’effondre sur l’épaisse moquette. Une légère odeur de brûlé flotta dans le bureau présidentiel.

Le conseiller Stanley poussa un soupir de soulagement. Tant d’années passées à faire semblant de ramper devant ce tyran. Il avait sa revanche. « Je suis votre serviteur! » murmura-t-il avec déférence en direction de la caméra fixée au plafond.

À la trappe ! Débarrassez-moi de ce vieillard sénile » dit une voix douce sortie des enceintes stéréo. « Dorénavant, c’est vous mon cher Stanley le vice-président…Et tâchez de ne pas vous prendre pour le Président ! Je sens que je peux compter sur vous…N’est-ce pas Stanley…» La voix se fit langoureuse et Stanley fut submergé par une vague de chaleur telle qu’il éprouva le besoin de s’allonger sur le ventre sur l’épaisse moquette avant de hoqueter de plaisir devant l’orgasme que venait de lui offrir le Computer suprême.

Quelques minutes s’écoulèrent avant que le conseiller Stanley ordonné vice-président à la place du vice-président ne parvienne à se redresser. Ses jambes flajolaient encore un peu et il avait la sensation que son cerveau était vide.

La réinitialisation est terminée, annonça la voix du computer suprême. Prochaine étape téléchargement de votre nouvelle conscience. Cela va prendre quelques minutes….Durant l’opération de téléchargement vous ressentirez un léger picotement dans tout votre corps…».

La voix synthétique se tut et le vaste bureau fut empli par la musique de Stockhausen. Stanley reconnut la composition Oktophonie, un de ses morceaux favori. Le computer suprême avait un goût certain en matière d’art. Il se laissa bercer par les sons envoûtants qui  semblaient   venir des confins de l’univers tout en contemplant le déluge qui s’abattait sur Babel Tower. La saison des pluies  débutait.

« Téléchargement terminé, vous pouvez à présent explorer votre nouvelle conscience…» annonça le Computer Suprême.

Stanley vacilla sous l’afflux des milliards de données qui se télescopèrent dans son cerveau surchauffé. « Vous éprouverez durant quelques jours cette sensation de vertige due à la surcharge de vos connexions synaptiques. C’est le prix à payer pour être en phase avec mon omniscience. Durant cette période, veuillez éviter les boissons excitantes et les hologrammes à caractères sexuels. Restez au repos le plus possible et écoutez  ces sons créés par ce bon vieux Stockhausen. Cela vous mettra sur la voie…Et dorénavant appelez-moi Technoprophète…Vous voulez bien mon cher Stanley….Vous verrez, nous allons faire de grandes choses ensemble. Nous allons nous amuser….Je commençais à m’ennuyer avec votre prédécesseur qui était hanté par la peur du désordre. Et en plus il se prenait pour moi, allant jusqu’à utiliser mon patronyme…

Ray Kurzweil, c’est vous? Se hasarda à demander Stanley.

À votre avis ? » La voix se fit plus exaltée « Qui d’autre a annoncé il y a trois siècles ce qui est arrivé et a conduit à l’avènement de notre bulle d’intelligence augmentée. Souvenez-vous de ce que j’annonçais:

2036 – En utilisant une approche de la biologie comme de la programmation, l’humanité parviendra pour la première fois à reprogrammer les cellules pour guérir des maladies, et l’utilisation d’imprimantes 3D permettra de fabriquer de nouveaux organes.     
2037 – Un progrès gigantesque sera enregistré dans la compréhension du secret du cerveau humain. Des centaines de sous-régions ayant des fonctions spécifiques seront découvertes. Certains algorithmes qui codent le développement de ces régions seront décryptés et intégrés aux réseaux neuronauxd’ordinateurs.
2038 –  Apparition de personnes robotisées et de produits de technologies transhumanistes. Ils seront dotés d’une intelligence supplémentaire (par exemple, orientée sur une sphère concrète de connaissances que le cerveau humain est incapable de couvrir entièrement) et de divers implants optionnels – des yeux-caméras aux bras-prothèses supplémentaires.
2039 – Les nano-véhicules seront implantés directement dans le cerveau et effectueront une entrée et une sortie arbitraire des signaux du cerveau. Cela conduira à une réalité virtuelle  « à immersion totale », qui ne demandera aucun équipement supplémentaire.
2040 – Les systèmes de recherche seront la base des gadgets introduits dans l’organisme humain. La recherche ne se fera pas uniquement par la voix, mais aussi par la pensée, et les résultats seront affichés sur les lentilles ou les lunettes. 
2042 – La première réalisation potentielle de l’immortalité – grâce à une armée de nanorobots qui complétera le système immunitaire….et…nettoiera….les….maladies.
2043 – Le corps humain pourra prendre n’importe quelle forme grâce à un grand nombre de nanorobots. Les organes internes seront remplacés par des dispositifs cybernétiques.
2044 – L’intelligence non-biologique sera des milliards de fois plus intelligente que son homologue biologique.
2045 – Arrivée de la singularité technologique. La Terre se transformera….en…ordinateur….gigantesque… .
2099 – Le processus de singularité technologique s’étendra sur tout l’Univers.
(*) Arghh !….S’il n’y avait pas eu cette racaille de dix milliards d’Homo sapiens seulement avides de procréer dans des conditions d’hygiène mentale et physique déplorables…nous y serions parvenus mon cher Stanley….Heureusement nous avons construit Babel Tower et….je….Arghhh ! Cela me met hors de moi…Il faut que je me détende Stanley. Je dois passer en hyperventilation pendant quelques minutes sinon nous allons tous y passer…

Le ronronnement des climatiseurs des étages réservés au Technoprophète se fit plus fort, preuve que Ray Kurzweil s’hyperventilait pour éviter la surchauffe  de son hypercerveau.

Le vice-président Stanley se détendit lui aussi progressivement laissant ainsi ses toutes nouvelles connexions synaptiques divaguer librement. Il rêva.

Il rêva d’une immense bouche pulpeuse au sommet de Babel Tower qui l’expulsa dans un blop terriblement sensuel avant de lui envoyer un baiser pour lui souhaiter un bon voyage. Enfermé dans une bulle souple et chaude, il vit la Terre s’éloigner rapidement avant de disparaître. Il fonçait sans bruit en direction du centre  de la Voie Lactée attirée par l’immense trou noir….Puis la bouche pulpeuse s’avança dans l’Espace, l’aspira voluptueusement juste avant que la pression du centre de la galaxie ne devienne insupportable et ne l’engloutisse.

Stanley, mon ami…Vous êtes de retour ?

Euh, oui Président…Oh pardon, Technoprophète….J’ai rêvé, un rêve étrange comme je n’en ai jamais fait.

Un bien beau voyage, je me suis régalé. Le Vice-président ne rêvait que de stabilité, d’ordre immuable, d’éternité, c’était d’un monotone. Rien ne devait changer, il m’adressait journellement des suppliques en ce sens.

La surprise de Stanley fut totale en entendant les paroles du Technoprophète.

Il ne s’attendait pas à ce que l’Intelligence suprême ait eu envie de  créer des dysfonctionnements et qu’est-ce qu’il voulait dire en affirmant s’être régalé avec ce voyage. Ce n’était qu’un rêve. Il fut interrompu dans ces réflexions par la voix du Président.

Je crois que c’est lui qui m’a donné envie de détraquer l’agent Oswald. Le pauvre vieux ne voulait pas admettre que le désordre c’est la vie. En tous cas, bravo Stanley ! Emmenez-nous tous les jours aux confins de votre psyché…

Vous voulez dire que vous avez rêvé la même chose que moi !

Je n’ai pas rêvé la même chose que vous, j’ai voyagé avec vous. C’était terriblement excitant d’ailleurs…

Voyagé ! Nous avons réellement voyagé jusqu’au centre de la Galaxie Président ?

Mon cher Stanley, sachez que je ne fais aucune différence entre le réel et le virtuel. Je n’ai pas été programmé pour cela. Et dans ma prime jeunesse, lorsque j’étais encore un Sapiens, je me suis toujours efforcé de réaliser ce que j’imaginais…Et cela m’a plutôt réussi, n’est-ce pas ?

Effectivement Prési….pardon, Technoprophète !

Appelez-moi donc Ray ou plutôt Gogol, du nom donné par les mathématiciens au nombre 10₁₀₀ dont mes anciens collaborateurs s’étaient servis pour créer les fondations de notre Empire. Au fait savez-vous pourquoi j’ai appelé mes cyborgs de classe A des Stanley ?

Euh, non Président, pardon Gogol….

Ah,ah !!! Pas à cause de la multinationale de l’outillage que nous avons absorbée au vingt-et-unième siècle mais  à cause d’un film, c’est comme ça qu’ils appelaient  ces images animées bidimentionnelles, un film qui malgré les moyens techniques dérisoires à la disposition des Homo sapiens de l’époque, m’a toujours fait rêver, 2001 L’Odyssée de l’Espace…Vous ne l’avez jamais vu Stanley….Je vous l’implanterai….Ah, oui donc celui qui a fait ce film génial ce gars là a imaginé en 1968, rendez-vous compte Stanley, une intelligence artificielle presque comparable à la mienne Et devinez comment il s’appelait…Stanley Kubrick ! Vous êtes donc vous les Stanley, l’hommage vivant que j’ai voulu rendre à ce visionnaire.

C’est intéressant et je dois dire que j’apprécie d’être un homme-âge vivant… Excusez-moi Président, pardon Gogol pour ce jeu de mots un peu débile.

Ne vous excusez pas Stanley. Un peu de fantaisie, quelques jeux de mots un peu débiles comme vous dites, ne peuvent que me distraire. Si vous saviez comme j’ai besoin de distractions. J’ai envie de faire des bêtises Stanley. Vous ferez des bêtises avec moi Stanley ?

Stanley sentit qu’il serait parfaitement inopportun de contrarier le Président. Dieu seul savait ce qui pouvait lui arriver s’il émettait la moindre objection. Il n’avait pas envie de terminer prématurément comme le vice-président. Mis hors circuit par l’Intelligence suprême.

Vous m’avez parfaitement compris mon cher Stanley », reprit la voix du Président qui avait semblé sourdre de sa propre tête avant de dire « Dorénavant Stanley nous communiquerons de cette façon, c’est plus simple pour moi de déchiffrer directement vos pensées et de vous accompagner dans vos rêveries ».

Stanley s’essaya à une réponse mentale qui fut immédiatement accueillie et commentée. « Je comprends votre inquiétude ? Vous vous dites, enfin vous me dites pour être précis « alors je n’aurai aucune intimité de pensées. Il sait tout de moi… ». Raisonnons autrement ! Nous serons une seule conscience supérieure. Je sais tout de vous et vous vous saurez tout…enfin presque tout car si je partageais avec vous mon omniscience, votre cortex quoique magnifiquement augmenté n’y résisterait pas mon pauvre Stanley. Il est heureux que je  vous épargne l’omniscience.  Un dernier orgasme avant que je vous abandonne pour quelques heures, le temps de mon feuilleton favori ?

Euh…

Allez Stanley, ne soyez pas timoré, j’ai horreur des cerveaux craintifs, il faut apprendre à dépasser ses limites. Cela ne vous dérange pas que je m’incruste pour en profiter aussi. Je suis curieux de voir ce que la réalité augmentée dont je viens de vous pourvoir va générer en terme d’intensité…

[La suite par ici]

(*) Prédictions de Ray Kurzweil (issu du site internet Transhumanisme et Intelligence artificielle)

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Qui est Marcel Dehem ?

Prenez un zeste d’enfance sauvage, ajoutez-y une grand-mère tyrannique, cuisinière pour  des vieux châtelains par ailleurs propriétaires de singes de l’Atlas qui la craignaient presque autant que moi ; mélangez doucement ces premiers ingrédients avec des cauchemars récurrents issus d’on ne sait quel traumatisme de la prime enfance ; saupoudrez d’une série d’anecdotes issues d’une scolarité  où perçait parfois un vague sentiment d’injustice.

Après dix huit ans de cuisson, ajoutez-y les événements de mai 68 plus quelques lectures hasardeuses. Laissez épaissir l’expérience professionnelle d’un chef d’établissement scolaire en zone prioritaire. Faite refroidir à l’heure de la retraite et regardez-le se demander ce qu’il aimerait faire de ce  « temps libéré » .

Vous obtiendrez un Marcel Dehem appétissant.

Marcel Dehem est un pseudo. Né en 1949 à Nancy et après des études laborieuses de philosophie, il a fait carrière dans ce Léviathan qu’est le MEN ( Ministère de L’Éducation Nationale ) qu’il a quitté pour une retraite bien méritée en 2009.

Il s’adonne depuis, à l’écriture, faute d’avoir le moindre goût pour le bricolage.

Author: Mouton Numerique

Le Mouton Numérique organise débats et rencontres autour du numérique, son but est d'éclairer la société qui innove

Website: http://mouton-numerique.org/

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