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Le Feuilleton de l’été : Bulle Dingue (6/6)

Le Feuilleton de l’été : Bulle Dingue (6/6)

Cet été, le Mouton Numérique publie chaque semaine un épisode de la saisissante nouvelle « Bulle Dingue » de Marcel Dehem. Si vous avez manqué l’épisode précédent, c’est par . Pour commencer depuis le début, c’est !


Nothing to report…

Depuis le campement, on apercevait nettement une haute colonne de fumée noire.

Les Néandertaliens y virent un nouveau signe funeste après la mort, cinq lunaisons (*) auparavant de leur chef, le dieu de l’éclair qui tue. Oswald s’était éteint progressivement, en panne de batteries et les invocations de Bilbo et de la grande prêtresse Aami,  entourés par la tribu psalmodiant sans cesse le nom de leur idole Gougueule n’y avaient rien fait.

Le désespoir et la rage les avaient envahis en voyant arriver un démon à la peau vert émeraude au moment précis où Oswald, l’ancien cyborg  chargé de la sécurité de Babel Tower, s’immobilisait définitivement dans un petit bip bip fort touchant. Autant Oswald était beau dans son blouson jaune avec ses épaules larges et ses cheveux blonds, autant le cyborg Stanley, émissaire du technoprophète chargé de ramener Oswald dans la tour, représentait pour les Néandertaliens l’archétype de la laideur. Ils le prirent pour le démon qui avait causé la mort de leur chef et le taillèrent en pièce. Lorsqu’ils le dépecèrent, ils ne trouvèrent pas grand chose de comestible hormis une cervelle au milieu d’un fouillis de puces électroniques et de  câbles minces comme des cheveux disséminés sous une peau caoutchouteuse.

La fumée noire, après être montée droit dans le ciel se mit à envahir l’horizon, cachant progressivement le soleil. Les hurlements d’épouvantes des guerriers se mêlèrent  aux  incantations d’Aami et de son fidèle Bilbo. Une curieuse odeur de plastique brûlé ainsi que des flocons noirs et gras achevèrent de tétaniser les Néandertaliens.

Aami comprit ce que cela signifiait. La tour monstrueuse, pour une raison mystérieuse, était en feu.

Le Technoprophète, dans sa recherche exaltée de la Vérité de sa toute-puissance avait trop longtemps négligé la supervision des paramètres du bon fonctionnement de l’ensemble des technostructures. Il avait carrément ignoré les signaux d’alerte arrivant à son cerveau hypertrophié, entièrement accaparé qu’il était par ses recherches métaphysiques.

Dans un délire mystique croissant, il échafaudait des systèmes philosophiques proches d’un solipsisme à la Berkeley (1) ou du Tractacus logico-philosophicus de Wittgenstein (2).

Il se persuada que lui seul existait et qu’il était à l’origine de toutes choses. Il avait oublié qu’il était le produit, certes parfait, mais le produit quand-même de la technoscience du vingt-et-unième siècle. Cela lui fut fatal. Les courts-circuits se propagèrent rapidement dans tous les relais informatiques de Babel Tower tandis qu’il baignait, extatique,  dans la cuve de liquide nourricier.

Il ne s’aperçut même pas de l’arrêt des tours de refroidissement et il s’ éteignit en se rêvant, aux confins de la galaxie, attiré par un merveilleux trou noir dont il espérait franchir l’intense champ gravitationnel pour recréer un nouvel univers dans un big-bang tout à sa gloire.

Vous devinez la suite… Cela s’est passé il y a trois cent mille ans à l’époque que l’on a baptisé paléolithique moyen  qui a succédé à la civilisation technoscientifique du vingt-troisième siècle après Jésus Christ ou si vous préférez en 1775 selon le calendrier de l’Hégire.

Il ne reste évidemment nulle trace de Babel Tower que les anciens maîtres de la Terre avaient érigé dans les hauts plateaux de ce qu’on appelle maintenant l’Utah, cet État de l’ouest des États-Unis dont la capitale Salt Lake  City a été fondée par les Mormons qui fuyaient des persécutions aux alentours de 1850.

Cette région au climat semi-continental avait été choisie par les grands anciens,  autant pour se mettre à l’abri des hordes d’Homo sapiens qui se livraient aux pires exactions pour échapper à la mort, que pour se préserver des catastrophes climatiques et de la montée du niveau des océans qui avaient envahi les Grandes plaines par le Sud en remontant le Mississippi et par la région des Grands lacs en envahissant le fleuve Saint Laurent.

Certains esprits avisés s’inquiètent depuis quelques années des conséquences désastreuses du développement exponentiel des recherches autour de l’Intelligence artificielle financées par les géants de l’informatique. D’autres pointent du doigt les premiers signes de la dérégulation climatique. D’autres encore voient dans l’explosion démographique un véritable danger pour la survie de l’espèce humaine. Ils ont malheureusement tous raison mais ils ignorent, certains subodorent qu’on nous le cache soigneusement, que cela s’est déjà produit dans un passé lointain.

Je crains, comme les minorités que je viens d’évoquer, que nous soyons en marche vers un nouveau Babel Tower qui pourraient avoir les mêmes conséquences dramatiques que le premier mais était-ce le premier ou sommes-nous condamnés à revivre éternellement les mêmes errements civilisationnels.

Il se pourrait bien que dans deux ou trois cents ans un nouveau technoprophète ne se penche à nouveau sur cette question quasi ontologique et se laisse aspirer dans le néant par ses lectures frénétiques.

FIN.

(*) La lunaison est l’intervalle de temps séparant deux lunes nouvelles et dont la durée moyenne est de 29 jours 12 heures 44 minutes et 2,8 secondes.

(1) George Berkeley ( 1685- 1753 ) philosophe et évèque qui est allé le plus loin sur le terrain du solipsisme. Pour lui le monde n’a pas d’existence réelle. Seules nos sensations ont une réalité.

(2) Ludwig Wittgenstein philosophe et mathématicien du vingtième siècle a énoncé son attitude solipsiste dans la proposition 5.63 de son célèbre ouvrage « je suis mon monde »

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Qui est Marcel Dehem ?

Prenez un zeste d’enfance sauvage, ajoutez-y une grand-mère tyrannique, cuisinière pour  des vieux châtelains par ailleurs propriétaires de singes de l’Atlas qui la craignaient presque autant que moi ; mélangez doucement ces premiers ingrédients avec des cauchemars récurrents issus d’on ne sait quel traumatisme de la prime enfance ; saupoudrez d’une série d’anecdotes issues d’une scolarité  où perçait parfois un vague sentiment d’injustice.

Après dix huit ans de cuisson, ajoutez-y les événements de mai 68 plus quelques lectures hasardeuses. Laissez épaissir l’expérience professionnelle d’un chef d’établissement scolaire en zone prioritaire. Faite refroidir à l’heure de la retraite et regardez-le se demander ce qu’il aimerait faire de ce  « temps libéré » .

Vous obtiendrez un Marcel Dehem appétissant.

Marcel Dehem est un pseudo. Né en 1949 à Nancy et après des études laborieuses de philosophie, il a fait carrière dans ce Léviathan qu’est le MEN ( Ministère de L’Éducation Nationale ) qu’il a quitté pour une retraite bien méritée en 2009.

Il s’adonne depuis, à l’écriture, faute d’avoir le moindre goût pour le bricolage.

Author: Mouton Numérique

Eclairer la société qui innove

Website: http://mouton-numerique.org

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