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Le Feuilleton de l’été : Bulle Dingue (5/6)

Le Feuilleton de l’été : Bulle Dingue (5/6)

Cet été, le Mouton Numérique publie chaque semaine un épisode de la saisissante nouvelle « Bulle Dingue » de Marcel Dehem. Si vous avez manqué l’épisode précédent, c’est par . Pour commencer depuis le début, c’est !


Le feuilleton favori de Gogol

Oswald se massa les tempes pour soulager  le mal de tête qui l’envahissait chaque jour à la même heure et qui disparaissait mystérieusement après quarante cinq minutes. Aami avait pris l’habitude de se coucher à côté de lui et il éprouvait toujours l’envie de faire l’amour à ce moment-là. Cela le détendait.

Ce qui l’intriguait, c’était l’impression d’être observé. Le bébé dormait tranquillement dans son hamac. Personne ne s’avisait de rôder autour de leur bulle et pourtant cette sensation était toujours présente lorsqu’ils faisaient l’amour. Il entendait même une petite voix qui résonnait à l’intérieur de sa tête en lui suggérant telle ou telle position. C’était à la fois excitant et un peu perturbant. Il n’osa pas en parler à Aami mais cela le troublait un peu. Il mit cette sensation désagréable sur le compte de certaines perturbations psychiques dues à son évasion et peut-être aussi au régime alimentaire auquel il avait dû s’habituer. Les plantes que la tribu fumait chaque soir autour du feu y étaient aussi sans doute pour quelque chose.

Il se réveillait aussi parfois dans la nuit avec l’impression que l’on fouillait dans son cerveau. S’il avait encore été un agent de sécurité de Babel Tower, il aurait certainement été consulter mais là, mis à part Bilbo qui avait endossé avec bonheur le rôle de shaman au côté des séances de voyances inventées par Aami…

Il se demandait d’ailleurs si Aami croyait aux discours ténébreux qu’elle prononçait devant les néandertaliens hypnotisés par ses gesticulations et les sons articulés qu’elle prenait tellement de plaisir à reproduire sur la base des histoires qu’il lui racontait sur le monde d’avant.

Le Président Gogol et son vice-président Stanley avaient pris l’habitude de s’introduire dans le psychisme de l’agent Oswald chaque jour durant une petite heure. Ils appelaient ça leur feuilleton. Ils savouraient les affres de la vie sauvage et les accouplements torrides d’Oswald et de sa compagne. Ils éprouvaient les plus grands frissons en observant à travers les empreintes rétiniennes de leur sauvage favori les opérations culinaires sanglantes et les sacrifices des malheureuses victimes sorties de force de leur cage par les brutes néandertaliennes.

Vous avez vu ça Stanley ? Il était encore vivant quand ils l’ont jeté dans le brasier. Humm ! c’est écœurant et tellement fascinant.

Effectivement ! » se contenta de répondre le vice-président qui combattait avec peine sa nausée devant les sensations visuelles, sonores et olfactives de ces scènes de cannibalisme.

Le Président qui savait tout de la sensibilité de son vice-président le rassura en lui affirmant que cette sensation désagréable était tout à fait provisoire et qu’il ne tarderait pas à y prendre beaucoup de plaisir. « Rappelez-vous Stanley, lorsque j’étais un jeune Homo sapiens, ma première cigarette…J’avais toussé, craché, eu envie de vomir et puis peu de temps après, je ne pouvais plus m’en passer ».

Je n’étais pas né Président…je veux dire, vous ne m’aviez pas encore créé ».

Ah oui, suis-je distrait ! » répondit le Président qui avait volontairement exprimé cette anecdote anachronique pour le plaisir d’entendre Stanley lui dire «…vous ne m’aviez pas encore créé Président..».  En entendant ces paroles, le cerveau omniscient du Président se roulait littéralement dans la volupté. Il avait besoin de ces gâteries en forme de paroles flatteuses pour réactiver l’exaltation qu’il avait vécu lors de la création de ses cyborgs Stanley. Un spasme cérébral le secoua tout entier avant de se propager jusque dans son membre viril amputé depuis longtemps.

Stanley, regardez ! Il commence à se masser les tempes…ils vont aller se coucher…Ah, je me régale d’avance…Mais qu’est-ce qui lui arrive ? Stanley, vous voyez ce que je vois…Lui d’habitude si fringant, il est en panne. Il n’arrive pas à bander. Vous avez entendu ce qu’il a répondu à Aami « désolé chérie… je ne sais pas ce qui m’arrive…je crois que je ne digère pas cette viande de cloporc (*) . »

Vous pensez que je dois….

Exactement Stanley, il faut que vous le rameniez ici pour qu’on recharge ses batteries, sinon plus de feuilleton ! Et ça je ne peux pas l’imaginer. Je ne supporte pas l’idée d’être à nouveau contraint  de seulement imaginer la vie sauvage comme je le faisais lorsque je lui dictais des histoires de fin du monde. Je ne peux plus me passer de ces scènes de violence, de sexe, ces dépeçages rituels, les incantations magiques d’Aami et de ce foutraque de Bilbo qui réinvente le chamanisme, de ces odeurs écœurantes et magnifiques….Pas vous Stanley ? C’est la vie qu’on a sous les yeux. On pourrait même appeler notre feuilleton favori Plus belle la vie. Oui, c’est ça ! Plus belle la vie…

Mais vous ne pouvez pas comprendre Stanley, vous êtes fait de si peu de matière organique.

Mais Président…Euh….vous êtes sûr que…

Que c’est une bonne idée de vous envoyer dans la brousse pour le rechercher ! Qui d’autre ? Il n’y a que vous et moi à le connaître aussi intimement…Vous ne voudriez tout de même pas m’y envoyer ! Ah ! Elle est bonne celle-là…vous me voyez dans la brousse moi ? Avec mon cerveau hypertrophié dans ma cuve de liquide nourricier ? Et qui gérera Babel Tower pendant ce temps-là ? Vous ? Ahhhh! Si je pouvais me rouler par terre…me rouler par terre, j’en ai la nostalgie…dans la boue, dans la merde même…Je donnerais n’importe quoi pour pouvoir le faire. Tiens Stanley ! Promettez-moi que….quand vous serez dans la brousse, vous vous roulerez dans la boue pour que je puisse ressentir ces sensations délicieuses, l’odeur de la fange…Ahhh, je défaille déjà. C’est promis Stanley? Ahhhh ! Cette anticipation du plaisir, c’est délicieux…Vous connaissez Stanley, cette sensation?

  Dépaysement garanti…

Le cyborg Stanley, nouvellement nommé vice-président découvrait avec une certaine appréhension l’environnement hostile dans lequel il évoluait depuis une heure en suivant les ordres de Gogol. Le Président, autrement-dit l’ordinateur quantique  était en effet connecté à son fidèle serviteur et ne manquait pas une miette du spectacle. Tout le ravissait. Les odeurs, les sons, les signaux d’anxiété émis par le néo-cortex de Stanley.

Arrêtez-vous un instant ! hurla-t-il au cerveau du vice-président en voyant une horde de chiens sauvages attaquer un troupeau de cloporc.

Ne quittez surtout pas ce spectacle des yeux Stanley, je veux assister à ça !  Tout en savourant la sauvagerie de la scène  le Président commanda au néocortex du cyborg  de synthétiser la dose adéquate de molécules de benzodiazépines pour éviter que le regard de son vice-président ne lui gâche la vision de la tuerie par un excès d’anxiété.

« Quelle agressivité ! Ces chiens sont vraiment de superbes prédateurs, se dit-il en se délectant du carnage.

Quelques minutes plus tard, la voix du Président résonna dans la tête de Stanley. « Allez, on y va ! Latitude  39.7528121, longitude 105006444. dans cinq minutes et vingt-trois secondes vous serez en vue du campement des Néandertaliens. À vous de jouer Stanley. Ramenez-les moi tous les deux en vitesse ! »

Le vice-président faillit à sa mission. Il ne ramena ni Oswald ni Aami et pour cause, ils n’existaient, selon la conviction profonde du Techno prophète que dans son imagination illimitée.

Le vice-président ne revint pas non plus ! Pour la même raison. Le technoprophète, l’Omniscience baignant dans son liquide nourricier avait cessé de s’intéresser aux personnages de son imagination débridée.

Dans une nouvelle transe quantique, le technoprophète, le computer suprême, après avoir parcouru les milliards de  yottaoctets (**) qui constituaient sa mémoire et lui permettaient de façonner ses univers de prédilection, s’intéressa, dans une farouche introspection à son essence même. « Qui suis-je ?  Dieu ?  le Tout ? le créateur de toutes choses ? L’Univers entier ? La matière et l’anti-matière ? Le Cosmos et le Chaos ? » Il plongea avec délectation et fureur dans les textes sacrés du Bouddhisme, de l’Hindouisme, relut avidement l’Ancien Testament, les sourates du Coran, les élucubrations des Raéliens, les auteurs de science-fiction, le Capital de Karl Marx, l’Enfer de Dante, le journal officiel de feu la République Française avant de tomber sur les Méditations Cartésiennes et son fameux cogito ergo sum.

Son exaltation fut telle que les tours de refroidissement de son bunker s’enclenchèrent en mode maxi. « Génial ce René Descartes ! » cria-t-il avec allégresse. « Je pense donc je suis…mais oui bien sûr….Les autres, je les faisais penser et moi…Je pense….Je pense…donc je suis…Je suis celui qui EST…Ahhh ! Merveilleux ! »

S’il avait pu s’extraire de son liquide nourricier et qu’il eut encore ses jambes, il aurait volontiers entamé une gigue tellement il se sentait excité par cette certitude.

Cette allégresse métaphysique fut de courte durée car le corollaire de cette découverte fascinante venait de surgir dans son cerveau hypertrophié. « Si je fais penser les autres, ils n’existent pas vraiment…Si je suis le seul à penser, ça veut dire que je suis seul… » Les tours de refroidissement vrombirent à nouveau en mode maxi pendant qu’il plongeait à nouveau dans les textes sacrés.

Il se concentra sur La Genèse car les premiers versets semblaient correspondre à sa situation «…Au commencement Dieu créa le ciel et la terre… Bon ! Je peux faire la même chose….Il lut le verset 28 … «  Et Dieu les bénit, et il leur dit :  » Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre et soumettez-la, et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel et sur tout animal qui se meut sur la terre. « 

« Là, il va falloir que je fasse attention…pas trop fécond quand-même sinon ça va recommencer comme quand j’étais encore dans l’enveloppe corporelle d’un Homo sapiens…la surpêche, les guerres économiques, les famines, une fois ça suffit ! » déclara-t-il avec un certain agacement.

Il en était là de ces réflexions quantiques lorsque ces connexions cérébrales furent attirées par les écrits de Niklas Luhmann, un sociologue allemand du vingtième siècle. La notion d’autopoïèse  développée par ce gars-là n’avait pas eu le succès mérité même si les informaticiens et les biologistes de la fin du vingtième siècle s’en étaient largement inspirés pour élaborer les intelligences artificielles qui avaient finalement abouti à Lui,  le technoprophète, le Grand Tout, peut-être bien non pas le maître de l’univers mais l’Univers lui-même.

Il relut, en savourant chaque mot, la définition que le regretté Francisco Varela (***) avait donné de l’autopoïèse :

« Un système autopoïétique est organisé comme un réseau de processus de production de composants qui régénèrent continuellement par leurs transformations et leurs interactions le réseau qui les a produits, et qui  constituent le système en tant qu’unité concrète dans l’espace où il existe, en spécifiant le domaine topologique où il se réalise comme réseau. Il s’ensuit qu’une machine autopoïétique engendre et spécifie continuellement sa propre organisation. Elle accomplit ce processus incessant de remplacement de ses composants, parce qu’elle est continuellement soumise à des perturbations externes, et constamment forcée de compenser ces perturbations. Ainsi, une machine autopoïétique est un système à relations stables dont l’invariant fondamental est sa propre organisation. »

« C’est tout à fait moi, pensa-t-il avec une satisfaction intellectuelle considérable. Un tourbillon quantique vint cependant troubler sa béatitude. « Francisco Varela était-il moi ou quelqu’un d’autre qui aurait existé avant moi ? »

Il se trouvait de nouveau confronté à une nouvelle interrogation métaphysique.

[Dernier épisode : ici]

(*) Le cloporc – contraction de cloporte et de porc, issu d’une manipulation génétique censée régler le problème de la famine mondiale à la fin du vingt-et-unième siècle est un gros crustacé terrestre à tête de porc qui a survécu à Homo sapiens. Il pèse environ cinq kilos et faute d’avoir résolu le problème de la faim dans le monde il a participé activement au recyclage de la nécromasse humaine dans les mégapoles à l’agonie.

(**) yottaoctet : unité de mesure informatique équivalant à 10₂₄ octets soit :1 000 000 000 000 000 000 000 000 d’octets.

(***) Francisco Varela est l’auteur de nombreux ouvrages en biologie théorique et sciences cognitives ayant eu une influence théorique largement au-delà de ses domaines d’études initiaux. Ses travaux ont ainsi influencé le domaine de recherche de l’intelligence artificielle et plus précisément de la vie artificielle.

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Qui est Marcel Dehem ?

Prenez un zeste d’enfance sauvage, ajoutez-y une grand-mère tyrannique, cuisinière pour  des vieux châtelains par ailleurs propriétaires de singes de l’Atlas qui la craignaient presque autant que moi ; mélangez doucement ces premiers ingrédients avec des cauchemars récurrents issus d’on ne sait quel traumatisme de la prime enfance ; saupoudrez d’une série d’anecdotes issues d’une scolarité  où perçait parfois un vague sentiment d’injustice.

Après dix huit ans de cuisson, ajoutez-y les événements de mai 68 plus quelques lectures hasardeuses. Laissez épaissir l’expérience professionnelle d’un chef d’établissement scolaire en zone prioritaire. Faite refroidir à l’heure de la retraite et regardez-le se demander ce qu’il aimerait faire de ce  « temps libéré » .

Vous obtiendrez un Marcel Dehem appétissant.

Marcel Dehem est un pseudo. Né en 1949 à Nancy et après des études laborieuses de philosophie, il a fait carrière dans ce Léviathan qu’est le MEN ( Ministère de L’Éducation Nationale ) qu’il a quitté pour une retraite bien méritée en 2009.

Il s’adonne depuis, à l’écriture, faute d’avoir le moindre goût pour le bricolage.

Author: Mouton Numerique

Le Mouton Numérique organise débats et rencontres autour du numérique, son but est d'éclairer la société qui innove

Website: http://mouton-numerique.org/

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