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Le Feuilleton de l’été : Bulle Dingue (3/6)

Le Feuilleton de l’été : Bulle Dingue (3/6)

Cet été, le Mouton Numérique publie chaque semaine un épisode de la saisissante nouvelle « Bulle Dingue » de Marcel Dehem. Si vous avez manqué les premiers épisodes, c’est ici et. Bonne lecture à tous !

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Quelque part dans la brousse…

« Gou gueule…Gou gueule…Gou gueule…».

La tribu psalmodiait avec ferveur le nom de la divinité autour du brasier crépitant tandis que deux Néandertaliens s’apprêtaient à balancer le captif  ligoté dans les flammes. Oswald avait du mal à s’habituer à la violence de ces Homo Néandertalensis issus des manipulations génétiques hasardeuses du vingt-et-unième siècle.

Son cerveau avait certes été programmé pour ne pas se laisser troubler par des émotions mais depuis qu’il avait fait la rencontre d’ Aami, il ressentait de plus en plus souvent des sensations inconnues de lui auparavant.

Il hurla soudainement le nom de l’antique multinationale, devenue Empire, qui lui avait sauvé la vie lorsqu’Aami l’avait conduit pour la première fois au milieu de la tribu en le tenant par la main car il venait de reconnaître son mécano Bilbo étroitement ligoté.

Il se remémora la fureur de ce grand mâle de plus de deux mètres, à la musculature impressionnante, au front fuyant et aux  arcades sourcilières proéminentes  qui aurait pu le tuer à mains nues s’il n’avait eu le réflexe de sortir son arme et de tirer.

Il venait sans le savoir de tuer le chef de la horde qui considérait Aami comme sa propriété. L’arc électrique, le corps de leur chef gisant à terre, l’arrivée de cet homme à la peau claire dans une combinaison jaune immaculée eut un effet miraculeux. Ils se prosternèrent devant lui en poussant des hurlements de soumission avant qu’un membre du groupe ne s’avance vers lui en tendant les mains vers l’arme qu’Oswald tenait toujours à bout de bras. « Qouà?..» prononça difficilement le jeune guerrier. Oswald, sans lâcher l’arme, répondit machinalement « Google »  en citant la marque de son  taser qui venait d’envoyer une décharge mortelle au chef de la horde.

Le petit groupe répéta « Gou gueule…Gou gueule… » comme s’ils venaient de rencontrer une divinité. C’est ainsi qu’il fut guidé avec solennité vers un siège  recouvert de peaux de chiens sauvages. C’était visiblement le trône du chef et la horde l’invitait à y prendre place pour remplacer le chef déchu. Il  se revit cherchant des yeux Aami qui s’était réfugiée dans un groupe de femmes qui se tenaient un peu à l’écart et l’appeler près de lui pour la désigner comme sa protégée…

À la vue de ce malheureux Bilbo prêt à être jeté vivant dans les flammes pour être ensuite dévoré, le cri guttural sortit de sa gorge en même temps qu’il brandissait son taser. Les hommes s’arrêtèrent net. Pressentant la colère de leur nouveau chef ils posèrent le pauvre Bilbo à terre avant de reculer prudemment.

Bilbo leva des yeux apeurés vers l’homme blond qui s’approchait avant de crier « salut Oswald! » en reconnaissant son chauffeur favori.

Lorsqu’il eût dénoué la sangle qui le saucissonnait, il l’aida à se dresser sur ses jambes fluettes, lui posa la main sur l’épaule et prononça le nom de la divinité pour leur montrer qu’il était désormais sous sa protection. « Gou gueule…» hurlèrent les  néandertaliens avant de se diriger vers les cages où attendaient de malheureuses créatures capturées lors de précédents raids.

Oswald reprit sa place sur les peaux de chiens sauvages et le fit asseoir à ses pieds.

Raconte, lui dit Oswald.

Les grosses mains de Bilbo s’agitèrent en tout sens pour essayer de trouver les mots.

Moi sauvé…Oswald pu là…alors moi rangé mes outils et hop…appuie sur le bouton pour le sas et hop…sauté…couru longtemps…crié Oswald, Oswald...rien…puis je dors et hop…ligoté…et voilà ! Et toi là, ajouta-t-il en levant des yeux reconnaissants vers Oswald.

Oswald lui tapota le dessus de la tête comme les humains faisaient à leur fidèle compagnon à poil avant qu’ils ne redeviennent sauvages et servent de gibier comme les rats et les humanoïdes issus d’expérimentations génétiques hasardeuses qui survivaient encore dans les endroits les plus hostiles.

Les Néandertaliens étaient particulièrement friands de ces petits succédanés d’humains créés deux siècles plus tôt par l’Empire pour servir de domestiques. Ils avaient été conçus pour être tendres et dociles avec leurs maîtres et ils restaient tendres sous la dent. C’était d’ailleurs un de ces humanoïdes qui fut sorti de la cage où les Néandertaliens enfermaient leurs proies pour être rôti à la place de Bilbo.

La plupart des mamifères avaient depuis longtemps disparu de la surface de la Terre. Seuls les insectes, les  chiens sauvages et  des animaux génétiquement modifiés proliféraient en faisant souvent le régal de la horde.

Oswald avait encore quelques haut-le-cœur avec ce  régime alimentaire les boissons gazeuses surtout lui manquaient mais l’exaltation qu’il retirait de cette vie primitive compensait le manque. Son métabolisme réagissait bien à la nourriture carnée et son psychisme était survolté.

Son statut de chef de la tribu ainsi que la transgression d’un tabou alimentaire, ce que les sociétés d’avant nommaient cannibalisme,  lui procuraient des pensées qu’il n’aurait jamais cru pouvoir avoir. Des réflexions sur la sauvagerie en particulier qui n’étaient peut-être pas uniquement du côté de cette race d’Homo néandertalensis. Il se surprit à réfléchir aux moyens de punir les maîtres de Babel Tower qui étaient selon lui les vrais responsables de la violence environnante.

Bilbo, toujours couché à ses pieds reprenait peu à peu ses esprits. Oswald remarqua seulement à cet instant que son mécano était blessé à la jambe.

Tu as mal ? lui demanda-t-il en montrant la vilaine plaie au mollet.

Mal ? » prononça le gnome visiblement embarrassé par la question. « les chiens courir après moi…mordu la jambe…et moi grimpé dans un arbre…resté longtemps…après je dors et hop ! attrapé par ceux-là… » dit-il en montrant de ses grosses mains encore noires de graisse les Néandertaliens qui venaient d’assommer l’humanoïde qui allait leur servir de repas.

Si Oswald lui avait posé cette question, c’est qu’il ignorait que les mécanos avec leur corps d’enfant et leurs bras puissants avaient également été conçus pour ne ressentir aucune douleur. Cela évitait les interruptions de travail et les coûteuses réparations. Si un mécano était blessé en particulier s’il lui manquait une main, on le mettait au rebut et il faisait alors le délice de ceux qui fouillaient dans les poubelles de Babel Tower.

Je vais le soigner, lui dit Aami en le prenant par la main. Il les regarda se diriger vers la bulle de polycarbonate qui leur servait d’abri nocturne. Elle avait vraiment l’instinct maternel Aami. C’était pour lui une découverte prodigieuse. Cette femme à la peau noire était vraiment étonnante. Avec son fils d’abord. Elle le couvrait de baisers, le regardait téter avec une tendresse étonnante. Avec lui aussi depuis quelques mois maintenant, elle était douce et elle sentait tellement bon. Autre chose que ces hologrammes pourris qui lui servaient avant d’objets sexuels.

Il les vit pénétrer dans la bulle et se mit à observer durant quelques instants ces structures sphériques  qui abondaient dans la région, vestiges des dernières habitations humaines vendues par l’Empire à la fin du vingt-et-unième siècle. Des capsules de survie en quelque sorte, résistantes aux chocs et pouvant flotter en cas d’inondations majeures. La tribu s’était appropriée ces bulles apparemment indestructibles pour se mettre à l’abri des chiens sauvages et des insectes.

Aami n’était pas une Néandertalienne. Elle était plus petite, plus fine et elle avait la peau noire. Ses ancêtres étaient certainement venus, il se souvenait l’avoir lu, de ce  continent lointain qui s’appelait l’Afrique. Ils avaient, paraît-il, envahi l’Empire tout au long du vingt-et-unième siècle, qui ne s’appelait pas encore comme ça à l’époque. Il fit un effort de mémoire…Occident…Voilà ! C’était avant l’Empire, pendant les guerres avec…le nom des belligérants lui échappait.

Les Homo sapiens qui habitaient l’Occident avaient essayé de les empêcher de s’installer mais comme les Sapiens à la peau noire n’avaient rien à perdre et qu’ils étaient habitué aux privations et à la violence, ils avaient progressivement submergé les anciens habitants qui, paraît-il étaient peu combatifs. Et puis la grande famine était arrivée et l’Empire avait imposé sa nouvelle éthique.

Aami adorait qu’il lui raconte ce qu’il avait lu durant son éducation dans la pouponnière du département  des agents de sécurité. Elle faisait d’ailleurs d’étonnants progrès de langage et  s’amusait à déclamer des phrases entières évoquant le passé de ses ancêtres africains devant les Néandertlaiens médusés qui peinaient à prononcer maladroitement quelques syllabes issus du discours exalté de la femme du chef. Elle avait acquis en quelques semaines un nouveau statut auprès de la horde et lorsqu’ils revenaient de la chasse aux chiens sauvages, ils ne manquaient pas de déposer la plus belle bête devant leur bulle.

La saison des pluies venait de commencer, obligeant les membres de la horde à passer plus de temps dans leurs capsules de survie. Oswald, couché sur une peau de chien à côté d’Aami et son bébé réfléchissait à ce qu’il avait tenté de lui expliquer la veille. La discussion avait débuté à propos de son âge. Elle ne comprenait pas ce qu’il voulait dire. « Âge…qu’est-ce que c’est ? ». Il était bien embarrassé. Elle avait fini par comprendre que cela avait un rapport avec le nombre de saisons des pluies. Elle ignorait son âge. Et lorsqu’elle lui demanda « Et toi ?», il traça sur le sol un certain nombre de bâtons. Elle se mit à rire lorsqu’il énuméra à haute voix le nombre de bâtons.

« Apprends-moi ! » lui dit-elle. Aami était avide de savoir et s’en servait pour impressionner les chasseurs. Elle confectionna des espèces d’amulettes avec ce qu’elle trouvait au hasard de leurs explorations et invitait les guerriers à choisir l’une d’entre-elle qu’elle avait pris soin d’étaler sur le sol. Puis elle comptait à haute voix jusqu’à atteindre celle choisie par le guerrier et psalmodiait les morceaux de récits qu’Oswald lui avait fait. Les hommes étaient friands de ces paroles magiques qu’ils s’efforçaient ensuite de reproduire.

Oswald contemplait avec fierté l’influence grandissante de sa compagne sur le reste de la tribu. « Une Reine… » Ce mot lui revint en mémoire mais il ne réussit pas à retrouver précisément l’époque lointaine où existaient des reines et des rois. Il l’avait pourtant lu mais sa mémoire lui jouait parfois des tours.

[La suite par ici]

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Qui est Marcel Dehem ?

Prenez un zeste d’enfance sauvage, ajoutez-y une grand-mère tyrannique, cuisinière pour  des vieux châtelains par ailleurs propriétaires de singes de l’Atlas qui la craignaient presque autant que moi ; mélangez doucement ces premiers ingrédients avec des cauchemars récurrents issus d’on ne sait quel traumatisme de la prime enfance ; saupoudrez d’une série d’anecdotes issues d’une scolarité  où perçait parfois un vague sentiment d’injustice.

Après dix huit ans de cuisson, ajoutez-y les événements de mai 68 plus quelques lectures hasardeuses. Laissez épaissir l’expérience professionnelle d’un chef d’établissement scolaire en zone prioritaire. Faite refroidir à l’heure de la retraite et regardez-le se demander ce qu’il aimerait faire de ce  « temps libéré » .

Vous obtiendrez un Marcel Dehem appétissant.

Marcel Dehem est un pseudo. Né en 1949 à Nancy et après des études laborieuses de philosophie, il a fait carrière dans ce Léviathan qu’est le MEN ( Ministère de L’Éducation Nationale ) qu’il a quitté pour une retraite bien méritée en 2009.

Il s’adonne depuis, à l’écriture, faute d’avoir le moindre goût pour le bricolage.

Author: Mouton Numerique

Le Mouton Numérique organise débats et rencontres autour du numérique, son but est d'éclairer la société qui innove

Website: http://mouton-numerique.org/

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