Home Le Feuilleton de l’été : Bulle Dingue (2/6)

Le Feuilleton de l’été : Bulle Dingue (2/6)

Le Feuilleton de l’été : Bulle Dingue (2/6)

Cet été, le Mouton Numérique publie chaque semaine un épisode de la saisissante nouvelle « Bulle Dingue » de Marcel Dehem. Si vous avez manqué le premier épisode, c’est par ici. Bonne lecture à tous !

_______

Babel Tower étage 1590 Bureau du vice-Président

Stanley écouta la voix métallique du vice-président énoncer, selon les termes du rapport émis par le département de la Sécurité Générale le dysfonctionnement constaté dans le département de la sécurité extérieure.

Un obscur agent du nom d’Oswald, matricule 080749, venait de disparaître au milieu de la brousse à environ trente kilomètres de Babel Tower. Il n’avait envoyé aucun signal de détresse, son véhicule de service retrouvé sur les lieux était en état de marche et ne semblait n’avoir fait l’objet d’aucune attaque. C’était le troisième cas de ce genre en un mois.

Le vice-président se tut, posa le rapport sur son bureau, un meuble tarabiscoté datant du vingt-deuxième siècle sauvé par on ne sait quel moyen des émeutes engendrées par la surpopulation.

― Alors,Stanley, qu’en dites-vous? ajouta-t-il en remontant ses lunettes sur son crâne dégarni.

Stanley se sentait toujours mal à l’aise devant le vice- président Kurzweil qui était paraît-il âgé de plus de trois cents ans et dont l’enveloppe corporelle d’origine avait peu à peu été remplacée par des prothèses issues des travaux de l’Empire sur les NBIC (*). Il pensait même que Ray Kurzweil, le pape du transhumanisme comme on l’avait surnommé au début du vingt et unième siècle était piloté par le super ordinateur que l’on appelait le Président qui vivait cloîtré dans les derniers étages de la tour.

― Nous avons déjà rassemblé quelques éléments issus de nos investigations concernant les habitudes de l’agent Oswald, Président mais il est encore trop tôt pour déterminer avec certitude les circonstances et les motifs de sa disparition. Une chose est certaine, l’agent Oswald n’a pas été kidnappé. Il a bel et bien abandonné son véhicule de service au cours d’une mission d’extinction d’un feu de brousse. L’historique de ses recherches récentes sur internet montrent un goût prononcé pour les événements des deux derniers siècles avec de nombreuses requêtes concernant la scission entre homo sapiens et notre espèce. Et plus étonnant, il semble s’être totalement désintéressé des artefacts sexuels que nous fournissons aux individus de sa catégorie. Il avait l’air de passer pas mal de temps à essayer d’écrire des histoires.

Le vice-président émit un grognement sonore avant de dire :

― Il écrivait des histoires ! Comment c’est possible? Quel genre d’histoires?

― Il s’amusait à imaginer des mondes futurs post apocalyptiques. Des univers où la science et la technologie ont disparu…un retour à l’âge de pierre en quelque sorte.

― Incroyable! Et inquiétant…

― Absolument Président! C’est la première fois que nous constatons un pareil dysfonctionnement chez un sujet calibré pour assurer les tâches de maintenance.

― Cette curiosité malsaine, on peut même parler de perversion, ne peut résulter que d’un défaut de programmation ou d’une malencontreuse mutation génétique survenue ultérieurement.

― C’est aussi notre avis Président. Nous croisons actuellement les paramètres de l’agent Oswald avec les deux disparitions précédentes qui à mon avis n’ont rien à voir car elles sont le fait d’individus affectés au département de l’agriculture hydroponique…Ces deux-là ont probablement été victimes des indigènes qui rôdent autour des serres.

― Effectivement! dit le vice-président en pouffant. Nos jardiniers n’ont pas été conçus pour s’intéresser à l’histoire de l’Empire. Ils leur manquent quelques neurones pour ça…

― Et en plus ils ont les jambes trop courtes pour aller loin! se hasarda à dire Stanley, voyant que le Président était de bonne humeur.

― Soyons sérieux Stanley! Qu’est-ce que vous proposez?

― Eh bien Président, je crois qu’une enquête approfondie s’impose dans le département de procréation de la maternité Nick Bostrom. Je leur ai demandé de revoir l’ensemble des process. Il y a eu forcément une faille dans la programmation de cette catégorie d’individus.

― C’est le moins qu’on puisse dire. Pensez-vous que l’on sera obligé d’euthanasier tous les agents de maintenance?

― Il est encore trop tôt pour le dire Président. J’espère que non. Cela nous mettrait dans l’embarras. Je préfère imaginer que le dysfonctionnement se limite à quelques individus…peut- être même à un seul.

― Soyez extrêmement vigilant Stanley. Vous imaginez ce qui se passerait si ce syndrome se développait chez tous nos agents de maintenance ! S’ils se mettaient tous à rêver d’un monde meilleur, d’un retour à la nature! S’ils mettaient en doute le bien-fondé de notre scission avec Sapiens…

Le vice-Président s’interrompit, le visage terreux sous l’effet de l’émotion.

― Ce serait un véritable cataclysme Stanley! Je n’ose pas imaginer ce qu’il pourrait advenir.

Lorsqu’il eut congédié le conseiller Stanley ― qui ne s’appelait pas Stanley mais qu’il avait surnommé ainsi comme il appelait tous ses conseillers, moitié par paresse, moitié par mépris affiché vis à vis de tous ces êtres hybrides de seconde catégorie, un peu comme le faisaient les grands bourgeois du dix-neuvième siècle avec leur domesticité qu’ils appelaient tous Marie s’ils étaient du sexe faible ou Firmin s’ils étaient affublés de la redingote de majordome ― il éprouva le besoin de connecter son cerveau à celui du Président.

L’effet fut instantané. Les informations affluèrent en vague serrées et lui procurèrent immédiatement une sensation de plénitude proche de l’orgasme. Il laissa l’ordinateur quantique le guider dans le tourbillon de données qu’il déchiffrait à la vitesse de la lumière.

Il revécut en quelques nanosecondes les événements majeurs du vingt-deuxième siècle: les décisions stratégiques qui avaient présidé à la partition d’homo sapiens, l’abandon nécessaire de ces milliards de dégénérées qui hurlaient leur colère et leur désespoir devant les résidences protégées de l’intelligentsia des H+ (**). Les images des émeutes, les scènes de cannibalisme défilèrent à toute vitesse devant ses yeux. L’ordinateur l’embarqua même vers des scènes primitives de l’affrontement entre Néandertaliens et Homo Sapiens avant de le ramener dans l’enveloppe protectrice de Babel Tower où il put contempler avec une satisfaction proche de l’extase les algorithmes qui décrivaient dans leurs moindres détails le fonctionnement de la Tour.

Le Président, autrement-dit l’ordinateur central lui indiqua qu’une mise à jour de ses données cérébrales était en cours. Il se laissa donc aller dans son fauteuil matriciel, déclencha mentalement son hologramme favori et se mit à rêvasser devant la silhouette tridimentionnelle d’une blonde sexy. Il enclencha la touche orgasme et laissa son fauteuil agir.

Le message de réussite de mise à jour qui s’afficha derrière ses paupières closes le sortit de sa torpeur post-coïtale. Il se redressa et contempla son reflet dans la baie vitrée. Son enveloppe corporelle de vice-Président lui plaisait décidément beaucoup. La peau, d’un beau vert émeraude, réservée aux membres fondateurs des H+ était restée d’une grande souplesse.

Il se remémora avec une satisfaction non dénuée de fierté les recherches qu’il avait dirigé deux siècles auparavant pour la mise au point de cette enveloppe corporelle inaltérable à l’intérieur de laquelle les organes synthétiques faits pour durer mille ans ronronnaient sans défaillance au service de son néo- cortex. « Un fabuleux pas en avant pour le transhumanisme que l’uploading de mon cerveau initial dans ma nouvelle matrice quantique. Je suis immortel ! » clama-t-il devant la baie vitrée du mille-cinq-cent-quatre-vingt-dixième étage de la Tour.

La musique de Schoenberg: Verklärte Nacht, Op.4 direction Pierre Boulez se répandit dans le salon-bureau sans même qu’il se rende compte que son cerveau avait commandé ce morceau. Une de ses pièces musicales favorites.

Il contempla un instant le panorama qui s’étendait devant lui. Il esquissa un sourire en songeant aux nombreux vols qu’il avait eu l’occasion d’emprunter dans sa prime jeunesse, dans ce vingtième siècle finissant qui découvrait à peine le potentiel des nouvelles technologies. C’est à peu près à cette altitude que les avions de ligne volaient à l’époque. Le paysage qu’il avait devant les yeux, à presque huit mille mètres d’altitude, ressemblait au bush australien bien que Babel Tower ait été érigée dans ce qui avait été une plaine fertile d’Europe occidentale, à proximité d’une ancienne capitale régionale dont le nom lui échappait momentanément. Des images de la salle de cours du MIT où il déclina pour la première fois son projet d’humanité augmentée ainsi que les réactions enthousiastes de ses étudiants défilèrent devant ses paupières closes. Il se revit énoncer les principes fondateurs du transhumanisme « …la convergence et le développement exponentiel des nouvelles conduiront à l’émergence d’un monde transformé. L’homme et les réseaux s’interpénétreront et se renforceront technologies complètement technologiques réciproquement d’une façon qui reculera sans limites prévisibles les frontières de la vie intelligente. Notre intelligence jusqu’alors confinée dans ses supports biologiques – le cerveau- deviendra progressivement non-biologique et des milliards de fois plus puissante qu’elle n’est aujourd’hui. Dans ce monde nouveau, les distinctions entre l’humain et la machine, entre le réel et la réalité virtuelle, s’estomperont progressivement. Les personnes pourront adopter des corps différents et multiplier les versions de leurs esprits. Ce faisant, les humains pourront contrôler le vieillissement et la maladie, éliminer la pollution, résoudre les problèmes de la pauvreté et de la faim dans le monde…»

Il avait atteint son objectif. Ces prédictions, grâce au travail acharné de ses équipes de chercheurs au sein de Google, s’étaient réalisées, enfin presque. Il est vrai que l’objectif affiché d’éradiquer la pauvreté, la faim dans le monde, la pollution n’avait pas été atteint, mais y-avait-t-il vraiment cru? Il fallait bien calmer les nombreux détracteurs qui considéraient ce projet comme monstrueux, les apprivoiser avec des objectifs humanitaires.

Ce début du vingt et unième siècle, lorsqu’il y repense, avait été chaotique et le pire était à venir. L’immigration massive vers les pays riches, les guerres de religion, le développement anarchique des nouvelles technologies, l’emprise de la finance, le début du réchauffement climatique, l’abrutissement des masses par le biais des medias grand public… Heureusement que ses équipes de recherche étaient solides et déterminées sinon les H+ auraient bien pu ne jamais voir le jour et son cadavre aurait depuis longtemps été réduit en poussière. Tandis qu’il laissait ses souvenirs le porter vers ce lointain passé, son regard accrocha un majestueux tourbillon de poussière. Une belle tornade en perspective, pensa-t-il en se laissant hypnotiser par le phénomène avant de concentrer à nouveau sa réflexion sur le cas Oswald.

Tout avait pourtant été fait pour éradiquer ces errements qui étaient le lot commun de l’humanité avant l’avènement des H+. Toutes ces passions délétères qui avaient empoisonné les civilisations, ce jargon idéologique du vingt et unième siècle ― liberté, droits de l’homme, démocratie… ah! la démocratie, ce foutoir politique contre-nature qui avait bien failli faire achopper le grand projet transhumaniste sous prétexte qu’il était conçu par une élite pour une élite…quelle foutaise! Et quel fatras de valeurs contradictoires que ce vingt-et-unième siècle.

Bien sûr qu’il fallait une élite! Évidemment qu’on avait eu raison de sacrifier cette masse grouillante, toujours plus nombreuse de dégénérés incultes vivant uniquement d’aides sociales ― c’est bien comme ça qu’on appelait les politiques d’aide à la survie de tous ces gens inaptes à produire de l’intelligence. Dix milliards à la surface de la planète avant la grande famine et la construction des tours protectrices. Ça avait été criminel de la part des gouvernements de ne pas enrayer de manière autoritaire cette explosion démographique. Ils avaient pourtant des armes de destruction massive à l’époque. Je ne parle pas de l’arme nucléaire qui aurait fait autant de mal à l’aristocratie de l’humanité qu’à la masse grouillante, mais l’arme biologique, ils auraient pu l’utiliser. Il aurait suffi de vacciner l’élite. On aurait peut-être pu éviter l’amplification des phénomènes de pollution liée à l’activité humaine. La Terre serait plus belle, la chaleur moins écrasante mais bon! Comme je ne sors jamais de Babel Tower…Et en plus elles sont vraiment majestueuses ces tornades, pensa-t-il avant de se détourner du spectacle.

Le Président le rappela à l’ordre en lui envoyant les résultats des premières investigations concernant l’agent Oswald. Un paramètre lui sauta immédiatement aux yeux. L’historique de ses activités cérébrales des trente derniers jours faisait apparaître comme le lui avait laissé entendre Stanley, un grave déficit d’intérêt pour les activités sexuelles fournies par les artefacts tridimentionnels dédiées à son rang d’agent de maintenance. Cela aurait dû alerter le e-médecin de l’étage 135. Bon sang! jura-t-il en serrant les dents. La diminution du désir sexuel a pourtant été paramétrée comme incident de niveau 1. Il se brancha sur le e-médecin, s’apprêtant à lui signifier sa mise au rebut lorsque son néo-cortex fut attiré par une autre donnée issue de l’historique de l’activité cérébrale de l’agent Oswald.

Les ondes cérébrales recueillies n’ayant aucun secret de transcription pour le vice-président, il fut effaré de constater que l’individu avait clairement envisagé de profiter d’une de ses missions pour s’évader. S’évader, c’est bien le terme qu’Oswald avait utilisé mentalement. Kurzweil n’en revenait pas qu’un H+ de cette catégorie puisse avoir eu de telles pensées subversives.

S’évader! Répéta-t-il tout haut, comme si Babel Tower était une prison. Et pour faire quoi! Il déchiffra rapidement la pensée archivée… Pour retrouver une indigène avec un enfant crasseux issu de cette archaïque façon de procréer. C’est dégoûtant, ajouta-t-il en éteignant l’hologramme d’Aami issu de la conversion des ondes cérébrales de ce détraqué.

Il engagea aussitôt une conversation avec le Président. Les 14 hypothèses concernant ce dysfonctionnement majeur affluaient de l’interconnexion de son néocortex avec celui du Président.

« Je pense à l’hypothèse d’une interaction d’origine virale. Vous y avez songé aussi Président ? » Silence…» Vous m’écoutez Président ?

― Oui, oui ! Répondit le Président avec un petit air de s’amuser. Puis il prononça avec sérieux « Le cortex formaté avec précision de l’agent Oswald a-t-il pu être infecté, et par qui ? lors d’une de ses missions à l’extérieur de Babel Tower ? Si c’est le cas, il faudra scanner l’ensemble du personnel appelé à effectuer des missions à l’extérieur. »

― C’est exactement ce que je m’apprêtais à vous proposer » dit le vice-président avec l’étrange sensation que le Président lisait dans ses pensées.

[La suite par ici]

(*) nanotechnologies (N), la biologie (B), l’informatique (I) et les sciences cognitives (intelligence artificielle et sciences du cerveau (C)

( **) H+ pour human +. Symbole du transhumanisme.

_____

Qui est Marcel Dehem ?

Prenez un zeste d’enfance sauvage, ajoutez-y une grand-mère tyrannique, cuisinière pour  des vieux châtelains par ailleurs propriétaires de singes de l’Atlas qui la craignaient presque autant que moi ; mélangez doucement ces premiers ingrédients avec des cauchemars récurrents issus d’on ne sait quel traumatisme de la prime enfance ; saupoudrez d’une série d’anecdotes issues d’une scolarité  où perçait parfois un vague sentiment d’injustice.

Après dix huit ans de cuisson, ajoutez-y les événements de mai 68 plus quelques lectures hasardeuses. Laissez épaissir l’expérience professionnelle d’un chef d’établissement scolaire en zone prioritaire. Faite refroidir à l’heure de la retraite et regardez-le se demander ce qu’il aimerait faire de ce  « temps libéré » .

Vous obtiendrez un Marcel Dehem appétissant.

Marcel Dehem est un pseudo. Né en 1949 à Nancy et après des études laborieuses de philosophie, il a fait carrière dans ce Léviathan qu’est le MEN ( Ministère de L’Éducation Nationale ) qu’il a quitté pour une retraite bien méritée en 2009.

Il s’adonne depuis, à l’écriture, faute d’avoir le moindre goût pour le bricolage.

Author: Mouton Numerique

Le Mouton Numérique organise débats et rencontres autour du numérique, son but est d'éclairer la société qui innove

Website: http://mouton-numerique.org/

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *