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Le Feuilleton de l’été : Bulle Dingue (1/7)

Le Feuilleton de l’été : Bulle Dingue (1/7)

Cet été, le Mouton Numérique publie chaque semaine un épisode de la saisissante nouvelle « Bulle Dingue » de Marcel Dehem. On attend vos retours… Bonne lecture à tous !

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Burj Khalifa situé à Dubaï est le gratte-ciel le plus haut du monde. Il culmine à 829 mètres.

Source: wikipedia 2016

« Don’t be evil »

(littéralement, « ne soyez pas malveillant »)

Larry Page, le fondateur de Google a écrit que « Par cette phrase qui est notre devise, nous avons tenté de définir précisément ce qu’est une force bénéfique – toujours faire la chose correcte, éthique…»

Babel Tower. 7000 mètres de haut. 1600 étages. Construit en l’an 2320 de l’ère chrétienne sur le territoire de l’ancienne Europe.

Source Google Empire 2323

Babel Tower étage 135
Cellule de vie d’ Oswald

…Seules les flammes éclairaient les visages hirsutes de la dizaine d’hommes et de femmes regroupés autour du feu. Les paroles étaient rares. Le gémissement d’un enfant bercé maladroitement par une femme aux cheveux crasseux et emmêlés faisait écho aux hurlements d’une meute de loup.
Un vieil homme vêtu d’un tee-shirt qui avait dû être rouge marmonna quelque chose en pointant un doigt en direction de la lune qui venait de faire son apparition à l’horizon. Tous les visages se tournèrent vers le ciel en psalmodiant.

Ces hommes et ces femmes ignoraient qu’ils faisaient partie des rescapés de la grande catastrophe…

Oswald temporairement à court d’imagination, referma brutalement son ordinateur portable. La fille se déhanchait suggestivement en l’invitant à venir jouer avec lui.

Comme il n’était pas d’humeur, il attrapa la télécommande et réduisit l’hologramme au silence, en la laissant malgré tout se dandiner muettement.
Cela faisait plusieurs jours qu’il peinait à imaginer une nouvelle histoire. Il n’arrivait décidément pas à se projeter dans le scénario qu’il avait laborieusement esquissé en pensant à la vie qu’Aami avait dans la brousse.

Il relut les premières lignes du scénario qu’il avait imaginé…dans un futur non défini… les survivants d’une catastrophe lointaine…vivent selon des règles censées empêcher qu’un pareil désastre ne survienne à nouveau…

Agacé par le début de cette histoire qu’il ne savait pas par quel bout attraper, il appuya nerveusement sur la télécommande d’occultation de la baie vitrée et laissa son regard errer sur le paysage déprimant qui entourait Babel Tower.

Au loin, la fumée d’un feu de brousse montait vers le soleil matinal, colorant en orange sale les collines pelées. Un nuage de poussière serpentait en direction de l’incendie. De la hauteur où il se trouvait, le véhicule tout-terrain n’était pas identifiable mais il savait que c’était Franck qui pilotait. Il regarda l’heure sur l’écran de son bracelet connecté en se disant que dans un quart d’heure il devrait foncer à son tour à bord de son véhicule d’intervention pour éteindre ce putain feu de brousse.

Vingt ans plus tôt, son moral en avait pris un coup lorsqu’il avait reçu son affectation au département sécurité extérieure. Il n’avait pas imaginé son avenir comme ça. Il n’avait rien imaginé d’ailleurs. Il s’était contenté de visionner les messages éducatifs et de jouer avec les hologrammes de son âge. Le monde extérieur ne l’intéressait pas. Les histoires qu’il lisait, les films qu’il regardait, ses jeux avec ses hologrammes favoris lui suffisaient amplement. Il aurait préféré travailler derrière un écran, surveiller le bon fonctionnement des circuits vitaux de la tour.

Sortir de Babel Tower, cela voulait dire affronter les dangers du monde extérieur, la puanteur, la chaleur écrasante sans compter ces indigènes qui survivaient de manière inimaginable en se nourrissant de dieu sait quoi au milieu des rats et des insectes.

Il se souvient comme si c’était hier de sa première sortie. Son instructeur avait eu beau lui dire qu’il ne s’agissait que d’une patrouille de routine autour des fondations de la Babel Tower, il sentit son cœur s’emballer lorsqu’ils aperçurent un petit groupe d’indigènes en train de fouiller dans les déchets alimentaires que les robots compacteurs s’employaient à détruire. « Regarde Oswald comment on fait pour les faire fuir! » s’était-il exclamé en fonçant sur les malheureux qui s’éparpillèrent dans tous les sens. Les yeux écarquillés et le dos trempé de sueur devant ce spectacle sordide, il baissa instinctivement la tête lorsqu’un des indigènes lança une pierre dans leur direction. Salopard ! gueula l’instructeur en même temps qu’il donnait un furieux coup de volant et qu’un hurlement ne parvienne à ses oreilles. Un de moins! se contenta de dire l’instructeur avec un rictus de satisfaction ».

Le bracelet connecté se mit à vibrer. « On y va, on y va! » grommela-t-il en enfilant le blouson jaune de la sécurité extérieure. La porte de sa cellule de vie coulissa sans bruit derrière lui tandis qu’il se dirigeait vers l’ascenseur en tentant d’évacuer les images traumatisantes de ses premières missions.

Depuis quelques mois il se sentait vaguement déprimé. Il avait songé à consulter mais y avait finalement renoncé. Comment décrire son malaise sans évoquer cette rencontre accidentelle avec l’indigène et son bébé lorsque son véhicule tout-terrain était tombé en panne en pleine brousse. Il avait enfreint les règles et cela pouvait lui coûter cher. Pas question de raconter ça à son médecin qui l’aurait immédiatement placé en quarantaine et aurait été obligé d’avertir les autorités. Il savait qu’il aurait dû attendre tranquillement que la télémaintenance procède aux réparations. Il ne risquait absolument rien à l’intérieur de son véhicule. Au lieu de cela il avait déverouillé la porte, pas tout de suite évidemment mais le visage souriant de la jeune femme et les grands yeux étonnés du bébé l’avaient ensorcelé. Il était sorti après avoir vérifié que l’air était respirable en sachant qu’il commettait une énormité. De la bouche de l’indigène était sortie quelques paroles où il crut comprendre qu’elle lui disait qu’elle s’appelait Aamy ou qu’elle disait ami. Elle tendit le bras vers l’ouest en disant «tour? Bulle ding? » dans la direction de Babel Tower qui du haut de ses sept mille mètres de haut se découpait dans le ciel. Il hocha la tête affirmativement sans oser s’approcher de cette créature à la peau noire vêtue d’un simple pantalon de toile hors d’âge et d’une chemise d’homme. « Boire? » prononça-t-elle en s’approchant du véhicule. Oswald plongea le bras à l’intérieur de son 4X4 pour en ressortir une canette de coca. Il hésita quelques secondes par peur d’un contact puis finit par lui tendre la boîte. Elle fut visiblement surprise par la fraîcheur du récipient et dit « Oh! » en portant le flacon contre sa joue.

« Merci! » ajouta-t-elle, avant de retourner la canette dans tous les sens en disant « comment? » Il tendit la main pour reprendre la canette en se disant qu’il enfreignait vraiment toutes les règles de sécurité, tira sur la languette avant de lui tendre à nouveau la boîte de coca. Elle huma le contenu en faisant « humm ! » avant de goûter le liquide pétillant et de laisser échapper un rire sonore en disant « ça pique, c’est bon, froid, tu es gentil! » À ce moment-là, la radio du véhicule se mit à crachoter avant qu’une voix synthétique ne prononce «véhicule en état de marche, poursuivez votre mission…».

Il remonta précipitamment dans son véhicule tandis que la jeune femme prononçait « tu reviens? ». Il ne répondit pas, trop perturbé par cette rencontre improbable.

La jeune femme hantait maintenant ses nuits. Lui qui, comme tous ses congénères conçus par ectogenèse n’avaient aucun goût pour les relations interhumaines et dont l’attirance sexuelle était uniquement orientée vers les hologrammes mâles et femelles ne comprenait pas ce qui le séduisait tant dans le souvenir de cette femelle à la peau noire et parfumée.

Dans les étages de Babel Tower réservés au personnel de maintenance, ils avaient tous la peau claire, les cheveux blonds hormis les individus affectés au service de restauration qui avaient tous les cheveux roux. Il osait à peine se l’avouer car le tabou était profondément ancré dans son psychisme comme le restant de la programmation dont il avait fait l’objet dans la matrice artificielle de la maternité Nick Bostrom (*) mais il avait une furieuse envie de la revoir, de la toucher, de lui parler pour lui demander à quoi ressemblait le monde dans lequel elle vivait.
Il se surprit même à faire des rêves érotiques avec Aami. À chaque mission, il scrutait la brousse pour tenter de l’apercevoir.

Il en était là de ces rêveries contre-nature quand la porte de l’ascenseur dans lequel il s’était engagé au cent trente cinquième étage s’ouvrit dans un chuintement sur le niveau 0 où il fut tout de suite assailli par le ronflement des moteurs des véhicules d’intervention.

― Salut Oswald !

La voix éraillée sortait du capot ouvert d’où émergea la tête plate du mécanicien personnel d’Oswald.

― Salut Bilbo! répondit-il en évitant soigneusement de serrer la grosse main pleine de cambouis que lui tendait son mécano avec facétie chaque matin.

Oswald était un sentimental. Il aimait bien son mécano malgré ou peut-être à cause des difformités dont l’avait affublé la programmation génétique destinées aux mécaniciens ― corps fluet d’un enfant de dix ans apte à se glisser dans un moteur, grosses mains musculeuses faites pour serrer et desserrer, doté d’un psychisme docile, insensible à ce qui ne relève pas de la mécanique, un tantinet farceur malgré tout. La poignée de main du matin était une des blagues préférées de Bilbo.

Pauvre diable, pensa Oswald. Moi aussi j’aurais pu être programmé pour devenir mécano. Il est complètement difforme mais il a toujours l’air content. Qu’est ce qui est important après tout? Être bien proportionné ou être heureux de vivre? Mais est-ce qu’on peut appeler cela vivre? songea-t-il en camouflant ses états d’âmes à son compagnon.

Il avait lu sur internet qu’avant que les humains ne soient produits par ectogenèse et ainsi soigneusement calibrés en fonction de leur mission dans la société, ils naissaient tous sans aucune particularités physiques liées à leur futur statut. Il y avait bien quelques différences de taille, d’intelligence, de couleur de peau mais rien de programmé par la matrice. Est-ce que c’était mieux avant? Il avait du mal à trancher. Il avait bien souvent envie d’en discuter avec Bilbo mais le pauvre gars ne se posait certainement pas ce genre de questions. Il était apparemment heureux dans sa salopette rouge maculée de graisse.

Bilbo fit un signe avec sa grosse paluche signifiant que le véhicule était OK puis il leva l’ avant-bras vers son front étroit comme il avait coutume de le faire pour marquer sa satisfaction, étalant du même coup une couche luisante de cambouis au dessus de ses yeux. Oswald lui fit un signe amical, sauta dans la carlingue et demanda l’ouverture du sas.

[La suite par ici]

(*) philosophe suédois du début du XXIème siècle, un des chantres du transhumanisme

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Qui est Marcel Dehem ?

Prenez un zeste d’enfance sauvage, ajoutez-y une grand-mère tyrannique, cuisinière pour  des vieux châtelains par ailleurs propriétaires de singes de l’Atlas qui la craignaient presque autant que moi ; mélangez doucement ces premiers ingrédients avec des cauchemars récurrents issus d’on ne sait quel traumatisme de la prime enfance ; saupoudrez d’une série d’anecdotes issues d’une scolarité  où perçait parfois un vague sentiment d’injustice.

Après dix huit ans de cuisson, ajoutez-y les événements de mai 68 plus quelques lectures hasardeuses. Laissez épaissir l’expérience professionnelle d’un chef d’établissement scolaire en zone prioritaire. Faite refroidir à l’heure de la retraite et regardez-le se demander ce qu’il aimerait faire de ce  « temps libéré » .

Vous obtiendrez un Marcel Dehem appétissant.

Marcel Dehem est un pseudo. Né en 1949 à Nancy et après des études laborieuses de philosophie, il a fait carrière dans ce Léviathan qu’est le MEN ( Ministère de L’Éducation Nationale ) qu’il a quitté pour une retraite bien méritée en 2009.

Il s’adonne depuis, à l’écriture, faute d’avoir le moindre goût pour le bricolage.

 

Author: Mouton Numerique

Le Mouton Numérique organise débats et rencontres autour du numérique, son but est d'éclairer la société qui innove

Website: http://mouton-numerique.org/

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